Révolution tarifaire chez Anthropic
Et aussi: Bending Spoons en Bourse
Avec son dernier modèle, Anthropic s’éloigne des abonnements tout inclus
Derrière l’accueil en fanfare se profile peut-être une véritable révolution commerciale sur le marché de l’intelligence artificielle générative. Mardi, Anthropic a lancé une version publique, et bridée, de son modèle Mythos, dont l’accès était jusqu’ici restreint pour des raisons de sécurité. Au-delà des benchmarks, qui lui attribuent des performances nettement supérieures à celles de ses concurrents, ce lancement s’accompagne d’un changement de facturation: à partir du 23 juin, son utilisation ne sera plus incluse dans les offres payantes, y compris celle à 200 dollars par mois.
Le modèle, baptisé Fable 5, sera alors accompagné d’une facturation à l’usage, s’ajoutant à l’abonnement mensuel et fondée sur la consommation réelle de tokens – ces unités de données textuelles qui servent à mesurer l’utilisation des modèles d’IA. Fini donc le forfait à prix fixe pour un usage uniquement encadré par des quotas. La facture pourrait s’avérer bien plus salée, d’autant que les tarifs affichés sont particulièrement élevés: 50 dollars pour un million de tokens, contre 25 dollars pour le précédent modèle le plus puissant d’Anthropic et 30 dollars pour GPT-5.5 d’OpenAI.
Un changement seulement temporaire ?
Ce mode de tarification n’est pas nouveau. Il est déjà en vigueur pour les API, ces interfaces de programmation qui permettent d’intégrer des modèles d’IA dans des applications ou des processus métier. En avril, l’entreprise avait également basculé les clients de son offre destinée aux grandes entreprises vers ce système. C’est en revanche la première fois qu’il est étendu à l’ensemble des utilisateurs de ses modèles Claude. Anthropic suit la voie ouverte par GitHub, la plateforme dédiée aux développeurs détenue par Microsoft, qui a adopté un mécanisme similaire pour son outil de code Copilot.
La société assure que ce changement ne pourrait être que temporaire, affirmant "compter" réintégrer Fable 5 dans les abonnements "le plus tôt possible", sans toutefois s'y engager formellement. Le recours à la facturation à l’usage ne serait ainsi motivé que par des contraintes techniques: Anthropic ne dispose pas encore d’une puissance de calcul suffisante pour absorber une demande qui devrait à la fois être "très forte" et "difficile à prédire". Longtemps en retard sur ce front, le groupe multiplie désormais les initiatives afin d’augmenter significativement ses capacités.
Essor de l’IA agentique
En attendant de voir si cette promesse est réellement tenue, la décision d’Anthropic constitue un pas supplémentaire vers un nouveau modèle économique de l’IA générative. Le problème est bien connu: le niveau élevé des coûts d’inférence, c’est-à-dire l’exécution des modèles d’IA pour générer du texte, des images ou du code. Il en résulte des marges faibles, parfois nettement négatives pour les plus gros utilisateurs, insuffisantes pour couvrir à la fois les dépenses liées à l’entraînement des modèles et les investissements dans les infrastructures informatiques.
Les principaux acteurs du secteur ont longtemps absorbé cette facture. Un choix autant qu’une nécessité pour démocratiser de nouveaux usages et atteindre une taille critique. Cette équation économique s’est toutefois encore dégradée avec l’essor des agents autonomes, capables de fonctionner en continu, en particulier dans le code informatique. Les outils d’IA ne se contentent plus de compléter ou de corriger le travail des développeurs. Ils peuvent désormais “exécuter de longues sessions de développement en plusieurs étapes”, soulignait GitHub pour justifier sa nouvelle politique tarifaire.
L’IA facturée comme l’électricité ?
Les pertes enregistrées sur une partie des abonnements se sont donc creusées de manière significative. Si aucune entreprise ne communique de chiffres précis, des captures d’écran publiées sur Reddit par des clients de GitHub Copilot donnent un ordre de grandeur. Celles-ci montrent que l’utilisation de l’outil leur aurait coûté plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de dollars par mois avec le nouveau système de facturation à l’usage. Des estimations similaires sont avancées pour les gros utilisateurs de Claude Code bénéficiant encore d’un accès via les formules payantes d’Anthropic.
Dans ces conditions, le modèle par abonnement devient difficilement tenable pour certains cas d'usage. Même OpenAI, pourtant particulièrement agressif pour rattraper son retard dans le code, a commencé à facturer les grandes entreprises à la consommation réelle pour son outil Codex. En mars, son patron Sam Altman ouvrait la voie à un nouveau modèle économique. Celui-ci ne consistera plus à commercialiser des offres payantes mais à "vendre des jetons". À terme, estime-t-il, l'IA deviendra "un service public comparable à l’électricité ou à l’eau que les utilisateurs paieront au compteur".
Pour aller plus loin:
– Anthropic rentable pour la première fois… au prix de fortes restrictions d’usage
– Pour accélérer dans l’IA, SpaceX pose une option d’achat sur Cursor
Après sa frénésie d’achats, Bending Spoons prépare son entrée en Bourse
AOL, Evernote, Vimeo, Meetup… Avalées ces dernières années par Bending Spoons, ces anciennes gloires du Web se dirigent vers Wall Street. Lundi, leur maison mère a lancé son processus d’introduction en Bourse auprès des autorités américaines, ouvrant la voie à une opération au cours de l’été. Le groupe italien vise une valorisation de 20 milliards de dollars, contre 11 milliards lors de sa dernière levée de fonds fin 2025. Selon son directeur général, Luca Ferrari, la “quasi-totalité” des capitaux récoltés servira à financer de nouveaux rachats “pendant encore de nombreuses années”.
Cette introduction en Bourse vient consacrer un modèle de développement atypique. Lancée en 2013 avec 40.000 euros en poche, l’entreprise s’est bâtie à coups d’acquisitions successives – une cinquantaine au total –, accompagnés d’importants plans sociaux. Plutôt que de concevoir elle-même des services, elle préfère mettre la main sur des produits qui ont déjà trouvé leur public, mais dont elle estime que le potentiel commercial, via des offres payantes, reste encore sous-exploité. Pour financer cette stratégie expansionniste, elle n’a pas hésité à recourir massivement à l’endettement.
Accélération depuis 2023
Si la majorité des rachats a eu lieu avant 2023, Bending Spoons a changé de braquet depuis. Profitant d’une chute des valorisations et des difficultés pour les entreprises non rentables à lever des fonds, le groupe milanais s’est positionné sur des cibles de plus en plus importantes: l’application de prise de notes Evernote, la plateforme d’événements Meetup, le développeur d’applications mobiles Mosaic, le spécialiste des événements virtuels Hopin, le service de partage de fichiers WeTransfer ou encore les solutions de streaming Brightcove.
L’an passé, cette montée en puissance s’est encore accentuée. En septembre, Bending Spoons a déboursé 1,4 milliard de dollars pour racheter la plateforme de vidéos Vimeo. Puis, à peine un mois plus tard, un montant similaire pour l’ancien fournisseur d’accès AOL, s’emparant de ses services LifeLock (protection contre le vol d’identité), LastPass (gestion des mots de passe) et McAfee (antivirus). Fin 2025, la société a également signé un chèque de 500 millions pour la plateforme d’événements Eventbrite. Des opérations financées par un emprunt massif de 2,8 milliards.
Que le début ?
Pour rentabiliser ses acquisitions, le groupe ne fait pas dans la demi-mesure. À chaque fois, les licenciements sont massifs: quasiment tous les employés d’Evernote, 75% des salariés de WeTransfer, environ deux tiers des effectifs de Brightcove… Luca Ferrari assume ces coupes drastiques, qu’il justifie par la volonté de recentrer les opérations dans les bureaux milanais et de tirer parti de synergies avec les technologies, notamment d’IA, développées en interne. Parallèlement, Bending Spoons restreint souvent les fonctionnalités gratuites, tout en augmentant le prix des abonnements.
Face aux critiques, son patron rétorque que ces services, autrefois en difficulté, sont désormais rentables. En 2025, Bending Spoons a ainsi dégagé un bénéfice opérationnel de 277 millions de dollars, amputé de moitié par 142 millions d’intérêts sur sa dette. Le chiffre d’affaires, lui, double tous les ans. Il a atteint 1,3 milliard l’an passé. Et 600 millions au premier trimestre 2026. Mais la croissance organique, hors acquisitions, reste très faible. “Nous n’en sommes encore qu’au début”, promet Luca Ferrari, qui estime à un millier le nombre d’entreprises encore susceptibles d’être rachetées.
Crédit photos: Unsplash / Planet Volumes – Evernote





Avec le 2eme article, je comprends d'un coup la formidable enshittification des toutes ces applis que j'ai quittées à cause de çà!
Tu m'étonnes que "la croissance organique reste tres faible"!