Les réseaux sociaux, comme l'industrie du tabac ?
Et aussi: Anthropic accentue la pression sur OpenAI
Aux États-Unis, des procès sur l’addiction des enfants aux réseaux sociaux
“Ces entreprises ne voulaient pas seulement des utilisateurs, elles voulaient des accros”. L’avocat de la partie civile a donné le ton d’emblée. La semaine dernière, une série de procès historiques, appelés à faire jurisprudence aux États-Unis, s’est ouverte devant un tribunal de Los Angeles. Sur le banc des accusés: Instagram, YouTube, TikTok et Snapchat. Les quatre plateformes sociales sont poursuivies par une dizaine de plaignants, qui les accusent d’avoir sciemment conçu leurs produits pour les rendre addictifs, au détriment de la santé mentale des enfants.
Pour ces entreprises, les enjeux dépassent largement les lourds dommages et intérêts qui pourraient leur être infligés dans ces dossiers. Une défaite constituerait en effet un précédent, ouvrant la voie à des condamnations similaires dans les milliers d’autres procédures en cours, tout en encourageant de nouvelles actions en justice. Elle fragiliserait par ailleurs leur position dans la bataille qui s’ouvrira cet été face à plusieurs États américains, résolus à obtenir devant les tribunaux des changements radicaux dans le fonctionnement de leurs applications.
Comme l’industrie du tabac
Aux États-Unis, toutes ces affaires sont comparées à celles qui avaient visé l’industrie du tabac dans les années 1990. La stratégie des plaignants est similaire: démontrer que les réseaux sociaux avaient pleinement conscience des risques d’addiction, mais ont choisi de les passer sous silence pour maximiser l’engagement des utilisateurs… et leurs recettes publicitaires. En 1998, les principaux fabricants de cigarettes avaient conclu un accord à l’amiable supérieur à 200 milliards de dollars, incluant également l’interdiction du marketing à destination des jeunes.
Les parties civiles affirment que le défilement infini, la lecture automatique des vidéos et les algorithmes de recommandations favorisent une utilisation compulsive et entraînent des problèmes de santé mentale. Elles s’appuient sur des documents internes, dont une étude commandée par Instagram soulignant les risques d’addiction chez les enfants ayant vécu des “événements traumatisants” et la faible efficacité des dispositifs de contrôle parental. Plusieurs dirigeants seront appelés à la barre, dont Mark Zuckerberg, Neal Mohan et Evan Spiegel, patrons respectifs de Meta, YouTube et Snap.
Immunité pour les réseaux sociaux ?
De leur côté, les réseaux sociaux citeront leurs propres experts pour démontrer l’absence de consensus scientifique sur le lien entre leurs plateformes et les troubles de santé mentale chez les adolescents. Ils insisteront surtout sur le parcours personnel des plaignants, comme l’ont déjà fait les avocats d’Instagram avec la première d’entre elles, en soulignant son enfance particulièrement difficile. Ces entreprises mettront également en avant les garde-fous qu’elles estiment avoir mis en place pour limiter les risques, ainsi que les outils mis à disposition des parents.
Sur le plan juridique, les plateformes se disent par ailleurs protégées par la Section 230, issue d’une loi sur les communications votée en 1996. Cette disposition leur garantit une protection juridique quasi totale concernant les contenus publiés par leurs utilisateurs. Elles estiment ainsi ne pas pouvoir être tenues responsables de l’impact négatif sur la santé mentale de certaines vidéos diffusées sur leurs services. En novembre, la juge chargée de l’affaire avait cependant estimé que le fonctionnement même des réseaux sociaux devait également être pris en compte.
Mesures correctives
Autrement dit, l’issue de cette première série de procès pourrait se jouer sur une simple interprétation: la dépendance et les effets néfastes sont-ils causés par le contenu des vidéos ou par le fait qu’elles soient sélectionnées par un algorithme, lancées automatiquement et diffusées indéfiniment ? Dans ce second scénario, Meta, YouTube, TikTok et Snap perdraient leur immunité. Les plateformes partent en tout cas avec un handicap de taille: le verdict sera rendu par un jury populaire, potentiellement plus sensible aux arguments des plaignants qu’à ceux de grandes entreprises.
En juin, ces quatre sociétés feront face à une seconde menace: un procès devant un tribunal fédéral, regroupant des plaintes déposées par des dizaines d’autorités locales et de districts scolaires. Fin janvier, la justice a rejeté leur demande de non-lieu, même si certaines parties du dossier ont déjà été annulées en raison de la Section 230. L’enjeu n’est pas financier: les plaignants réclament des mesures correctives pour limiter les risques, comme le blocage pendant les heures d’école et le soir, la désactivation du défilement infini ou l’interdiction de filtres de beauté.
Pour aller plus loin:
– Les zones d’ombre de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans
– L’Europe pourrait imposer des changements radicaux à TikTok
En levant 30 milliards de dollars, Anthropic accentue la pression sur OpenAI
Plus encore que par son montant, la levée de fonds officialisée jeudi dernier par Anthropic détonne par le nombre d’acteurs impliqués. Près de quarante grands fonds d’investissement, américains et internationaux, ont été nécessaires pour réunir 30 milliards de dollars, aux côtés de Nvidia et Microsoft. Une somme colossale qui doit permettre au spécialiste de l’intelligence artificielle générative d’accroître encore sa puissance de calcul. Et de poursuivre un développement commercial qui s’est nettement accéléré l’an passé.
Cette levée de fonds est la deuxième plus importante jamais réalisée par une start-up technologique, derrière les 40 milliards récoltés en plusieurs tranches par OpenAI l’an passé – et en attendant le tour de table de 100 milliards que le créateur de ChatGPT s’apprête à boucler. Elle inclut une partie des 15 milliards promis à l’automne par Nvidia et Microsoft. Elle s’ajoute par ailleurs aux 13 milliards levés en septembre, auprès d’une vingtaine d’investisseurs. L’opération permet à Anthropic de doubler sa valorisation, qui s’élève désormais à 380 milliards de dollars.
Forte hausse des recettes
Anthropic a été fondée par plusieurs anciens d’OpenAI, notamment le frère et la sœur Dario et Daniela Amodei, partisans d’une approche plus prudente du développement de l’IA compte tenu des risques. Depuis sa création en 2021, la société américaine a levé environ 60 milliards de dollars. Sur un marché particulièrement gourmand en capitaux, où la rentabilité demeure encore lointaine, elle s’est ainsi imposée comme l’un des très rares acteurs capables de rivaliser avec les moyens financiers considérables dont disposent OpenAI, Google ou Meta.
Reconnue pour la qualité de ses modèles Claude, Anthropic est aussi devenue une véritable puissance commerciale. La start-up revendique un chiffre d’affaires en rythme annualisé de 14 milliards de dollars, contre seulement un milliard il y a un an et 100 millions il y a deux ans. Elle a ainsi nettement réduit l'écart avec OpenAI, dont la directrice financière assurait en janvier avoir dépassé la barre des 20 milliards de recettes annualisées. Anthropic affirme par ailleurs que plus de 500 clients dépensent au moins un million de dollars par an, contre seulement douze il y a deux ans.
Cinq milliards de pertes
Le groupe profite en particulier de sa présence sur AWS, la plateforme de cloud d’Amazon, à la différence d’OpenAI et Google. Il tire environ 80% de son chiffre d’affaires de ses API, qui permettent aux développeurs d’intégrer ses modèles directement dans leurs applications, là où son principal rival mise davantage sur les abonnements. Ces derniers mois, sa croissance a été dopée par le lancement d’un outil de code informatique, dont le nombre d’utilisateurs a déjà doublé depuis le début de l’année. Celui-ci génère désormais plus de 2,5 milliards de dollars de revenus annualisés.
Parallèlement, Anthropic a enregistré une nette amélioration de ses performances opérationnelles. Selon The Information, sa marge brute s’est établie à 40% l’an passé, alors qu’elle avait été de -94% en 2024 (1,94 dollar dépensé pour générer un dollar de chiffre d’affaires). Ce niveau reste inférieur à l’objectif initial, en raison de coûts d’inférence supérieurs aux prévisions. Surtout, la marge brute ne prend pas en compte les coûts exorbitants liés à l’entraînement des modèles. La société affiche ainsi toujours de lourdes pertes, supérieures à cinq milliards l’an passé.
Premiers data centers
Grâce aux 43 milliards de dollars levés depuis septembre, Anthropic n’a pas à se soucier de sa consommation de cash. La société s’est notamment engagée à dépenser 30 milliards de dollars pour concevoir et faire tourner ses modèles sur Azure, l’offre cloud de Microsoft. Elle dispose également d’engagements auprès d’Amazon et de Google, dans le cadre de précédents investissements. Les fonds récoltés serviront aussi à bâtir ses premiers data centers aux États-Unis, en partenariat avec le spécialiste britannique Fluidstack, pour un coût estimé à 50 milliards de dollars.
Anthropic ne prévoit toutefois pas de dépenser autant qu’OpenAI, qui affirme vouloir investir 1.400 milliards de dollars au cours des huit prochaines années. Selon le Wall Street Journal, la société anticipe des flux de trésorerie positifs dès 2028, au moins deux ans avant son concurrent, dont les coûts sont aussi alourdis par ses quelque 800 millions d’utilisateurs gratuits. D’ici là, elle devrait s’introduire en Bourse, ce qui lui permettrait de lever des dizaines de milliards de dollars supplémentaires et de recourir, si nécessaire, à de nouvelles augmentations de capital.
Pour aller plus loin:
– Contrairement à ChatGPT, Anthropic promet de ne jamais afficher de publicités
– OpenAI cherche à lever 100 milliards de dollars… avant une introduction en Bourse ?
Crédit photos: Unsplash / Berke Citak – Anthropic




