Pertes abyssales et baisse de prix: le dilemme d’OpenAI
Et aussi: Snap lance ses lunettes de réalité augmentée – SpaceX rachète Cursor
Malgré de très lourdes pertes, OpenAI envisage de baisser ses prix pour contrer Anthropic
Près de 20 milliards de dollars de pertes opérationnelles l’an passé. Les résultats financiers d’OpenAI – obtenus par l’auteur Ed Zitron, connu pour ses critiques virulentes du modèle économique de l’intelligence artificielle générative, puis confirmés par le Financial Times – sont sans précédent. Et pourtant, le créateur de ChatGPT envisagerait de réduire drastiquement les prix pour les entreprises, dans une stratégie offensive destinée à gagner des parts de marché face à son grand rival Anthropic… au risque de creuser, mécaniquement, encore davantage son déficit.
Les dépenses s’envolent
Les performances financières d’OpenAI sont à double tranchant. D’un côté, la société dirigée par Sam Altman affiche une croissance rapide: en 2025, son chiffre d’affaires s’est élevé à 13,1 milliards de dollars, contre seulement 3,7 milliards un an plus tôt. De l’autre, ses dépenses progressent tout aussi vivement: elles ont atteint 34 milliards, contre 12,5 milliards en 2024. Sur cette somme, 19 milliards ont été consacrés à la recherche et au développement, principalement à l’entraînement de modèles d’IA toujours plus gourmands en calcul, dont 10,6 milliards versés à Microsoft.
Côté positif, OpenAI peut également se satisfaire d’une amélioration de sa marge brute. En 2024, elle plafonnait à seulement 29%. Autrement dit, pour chaque dollar de revenus, l’entreprise dépensait alors 71 cents en inférence, c’est-à-dire le processus de génération de texte, de photo ou de code informatique. L’an passé, cette marge est passée à 43%. Ce niveau reste toutefois très insuffisant pour absorber l’ensemble des autres dépenses de l’entreprise, comme l’entraînement des modèles mais aussi les coûts commerciaux et marketing, qui ont été multipliés par cinq l’an passé.
Pression sur les marges
Conséquence: les pertes opérationnelles de la société ont plus que doublé l’an passé, passant de 8,8 à 20,1 milliards de dollars. La perte nette est encore plus spectaculaire: 38,5 milliards, contre 5 milliards en 2024. Mais une grande partie de ce montant provient d’écritures comptables liées au changement de structure juridique de l’entreprise, entériné fin octobre. Il est par ailleurs probable que ce déficit se creuse nettement cette année, cette fois en raison d’ajustements comptables liés à sa prochaine introduction en Bourse, potentiellement attendue dès le mois de septembre.
Les pertes opérationnelles d’OpenAI sont principalement alimentées par deux segments qui affichent des marges négatives. D’une part, l’audience gratuite: près de 900 millions de personnes qui ne lui rapportent aucun revenu, dans l’attente de la montée en puissance espérée des recettes publicitaires, tout en générant des coûts d’inférence. D’autre part, les utilisateurs intensifs, notamment de son outil de code informatique Codex, dont les usages entraînent des coûts bien supérieurs au montant de leur abonnement mensuel – jusqu’à un éventuel passage à une facturation à l’usage.
Court-circuiter Anthropic
Malgré ses pertes abyssales, OpenAI pourrait se montrer encore plus offensif. Selon le Wall Street Journal, le groupe envisage de réduire le prix de ses API, les interfaces de programmation qui permettent d’intégrer des modèles d’IA dans des applications ou des processus métier. L’accès à son dernier modèle GPT-5.5 est aujourd’hui facturé 30 dollars pour un million de tokens – ces unités de données textuelles qui servent à mesurer l’utilisation des modèles. C’est deux fois plus que le prix pratiqué avant son lancement pour le modèle le plus performant de l’époque.
Surtout, GPT-5.5 coûte cinq dollars de plus par million de tokens que la dernière version de Claude d’Anthropic, tout en étant considéré comme moins performant sur certaines tâches, en particulier la génération de code, segment le plus dynamique du secteur. En court-circuitant son rival sur les prix, OpenAI peut espérer accroître ses parts de marché alors que le coût de l’IA devient un sujet de plus en plus central pour les entreprises. Mais cette stratégie pèserait sur la marge brute issue des API, réduisant d’autant sa capacité à amortir l’ensemble de ses dépenses.
Modèles open source chinois
Avec l’essor des outils de programmation puis celui attendu des agents autonomes capables de fonctionner en continu, la facture des entreprises utilisant des API s’envole, tout en restant difficilement prévisible. Le niveau de consommation de tokens devient un enjeu stratégique. Et le “tokenmaxxing”, une politique interne visant à encourager l’usage de l’IA, n’est plus à l’ordre du jour. Symbole de cette dérive, Meta a ainsi récemment demandé à ses employés de ne plus “utiliser des outils d’IA simplement pour le principe”. De son côté, Uber vient d’instaurer un plafond de dépenses mensuelles.
Entre hausse des coûts et prise de conscience des entreprises, le risque est double pour les spécialistes de l’IA générative. D’une part, une baisse des usages dans les organisations déjà clientes. D’autre part, un recours accru à des alternatives moins chères, en particulier les modèles open source chinois développés par DeepSeek, Alibaba ou encore Moonshot AI, où le million de tokens ne coûte que quelques dollars. Un tarif sur lequel OpenAI ne pourra jamais s’aligner. Mais en baissant ses prix, la société peut limiter ce phénomène aux tâches les moins complexes.
Pour aller plus loin:
– Pourquoi OpenAI veut transformer ChatGPT en “super-app”
– Les ambitieux (et irréalistes ?) objectifs d’OpenAI dans la publicité
Snapchat dévoile son premier modèle de lunettes de réalité augmentée
Evan Spiegel voulait à tout prix être le premier à commercialiser de véritables lunettes de réalité augmentée. Mardi, Snap a dévoilé un premier modèle grand public, baptisé Specs, dont le lancement est prévu à l’automne. “Une étape importante pour rendre l’informatique plus humaine, en la faisant sortir des écrans pour l’intégrer au monde réel”, se félicite le patron de la maison mère de Snapchat. Avec un prix prohibitif – 2.295 euros en France –, le potentiel commercial sera très limité. Mais l’objectif est ailleurs: poser les premiers jalons sur un marché jugé prometteur.
Contrairement aux dernières lunettes dotées d’un écran de Meta, les Specs sont capables de superposer des éléments numériques au monde réel. Elles permettent ainsi de regarder des vidéos, consulter des messages ou encore jouer à des jeux vidéo. Cette technologie fait rêver les géants technologiques depuis de nombreuses années, mais elle enchaîne jusqu’à présent les échecs commerciaux. L’appareil marque néanmoins une rupture: c’est la première fois que la réalité augmentée est intégrée à une paire de lunettes plutôt qu’à un casque, sans boîtier externe ni connexion filaire.
Quelles applications ?
Les Specs affichent toutefois de nombreuses limites. Certes, leur design a été nettement amélioré par rapport au dernier prototype présenté en 2024, mais il reste encore éloigné d’une monture classique. L’autonomie ne dépasse pas les quatre heures et le champ de vision demeure relativement réduit. Si l’appareil embarque bien un assistant d’intelligence artificielle, fonctionnalité plébiscitée par les possesseurs de lunettes connectées, la question des applications reste entière. Tant leur nombre que leur capacité à justifier un tel prix demeurent incertains.
En 2021, Evan Spiegel reconnaissait lui-même qu’il “faudra probablement une décennie de plus pour proposer un produit véritablement grand public”. En attendant, Snap entend occuper le terrain face au projet Orion de Meta. Cette première génération pourrait aussi lui permettre d’attirer des investisseurs. En avril, la société a en effet placé le projet dans une filiale, dotée d’une plus grande autonomie et susceptible d’ouvrir son capital. Un tel soutien financier ne serait pas superflu car sa marge de manœuvre est faible: quinze ans après sa création, Snap n’est toujours pas rentable.
Pour aller plus loin:
– Snapchat licencie à nouveau pour accélérer sur les lunettes connectées
– Apple délaisse le Vision Pro pour miser sur les lunettes connectées
Pour accélérer dans l’IA, SpaceX officialise le rachat sur Cursor
L’opération semblait n’être qu’une formalité. Une semaine après son introduction en Bourse, SpaceX a officialisé mardi l’acquisition de Cursor, une start-up spécialisée dans les outils de génération de code, pour 60 milliards de dollars. Ce rachat fait suite à un accord atypique conclu il y a deux mois, qui prévoyait une option d’achat. Objectif: permettre à xAI, la start-up d’intelligence artificielle générative fondée par Elon Musk et désormais intégrée à la société spatiale, de combler son retard, tant sur le plan technologique que commercial, sur ce marché très stratégique.
Retard sur les outils de code
Fondée en 2023, Cursor a connu une croissance fulgurante grâce à ses outils d’IA capables d’écrire et de corriger du code informatique. Selon Bloomberg, son chiffre d’affaires en rythme annualisé a dépassé la barre des deux milliards de dollars en mars, après avoir doublé en seulement trois mois, porté par une adoption croissante au sein des grandes entreprises. Capitalisant sur cette dynamique, la société a levé 2,3 milliards en novembre. Elle était récemment en pourparlers pour mener un nouveau tour de table, qui aurait porté sa valorisation à plus de 50 milliards.
Dans ce contexte de croissance rapide, un rachat pour “seulement” 60 milliards de dollars peut sembler surprenant. Mais ses dirigeants ont peut-être préféré anticiper un possible essoufflement, face à l’intense concurrence d’Anthropic et d’OpenAI, qui disposent de modèles plus avancés et de moyens financiers nettement supérieurs. Il y a un mois seulement, deux responsables de Cursor avaient été débauchés par xAI, alors qu’Elon Musk reconnaissait le retard de son entreprise dans les outils de code. L’opération devrait désormais lui permettre de prendre pied sur ce marché stratégique.
Pour aller plus loin:
– SpaceX va entrer en Bourse pour financer ses data centers spatiaux
– L’improbable fusion entre SpaceX et xAI, la start-up d’IA d’Elon Musk
Crédit photos: OpenAI – Snap




