Perplexity voulait ringardiser Google, et maintenant ?
Et aussi: Le "cloud de confiance" de Google et Thales
À la croisée des chemins, Perplexity AI abandonne la publicité
Fidèle à ses habitudes, Perplexity AI avait voulu être la première société d’intelligence artificielle générative à se lancer dans la publicité. Mais à peine un an et demi après ses premières “expérimentations”, la start-up jette l’éponge, rapporte le Financial Times. Officiellement, ses dirigeants mettent en avant la crainte que l’introduction d’annonces n’érode la confiance des utilisateurs. En coulisses, surtout, l’offensive a vite tourné court, plombée par des errements stratégiques, des tarifs élevés et des retours sur investissement trop incertains pour les annonceurs.
S’il n’est au fond pas si surprenant, ce renoncement intervient au moment même où OpenAI mène ses premiers tests publicitaires sur ChatGPT. Il met surtout en lumière la croisée des chemins à laquelle se trouve l’entreprise américaine, qui promettait à son lancement de “ringardiser” Google. Non seulement ses tentatives pour dégager de nouveaux relais de croissance n’ont pas produit l’impact espéré, mais c’est désormais la pertinence même de sa proposition de valeur qui pourrait être remise en cause, maintenant que l’enthousiasme des débuts est retombé.
Audience en baisse
Fondée en 2022, Perplexity s’est longtemps distinguée des autres chatbots par son fonctionnement. Contrairement aux premières versions de ChatGPT, son service ne se contente pas de puiser dans un corpus de textes utilisé pour l’entraînement du modèle. Il va chercher les réponses sur Internet, avant de rédiger une synthèse citant plusieurs sources. Cette approche doit, en théorie, limiter les hallucinations des grands modèles de langage. Mais cette spécificité n’existe plus: la recherche en ligne est désormais devenue une fonctionnalité standard du marché, et non plus une exception.
Surtout, Perplexity s’est largement construite en opposition à Google, dont les traditionnels liens seraient devenus obsolètes à l’ère de l’IA. Depuis, le moteur a répliqué. Il a déployé le module “AI Overviews” au-dessus des résultats classiques pour répondre à certaines requêtes. Il a également lancé un “mode IA”, reprenant l’interface des chatbots pour poser des questions plus longues. Si la start-up revendiquait, en mai, 780 millions de requêtes par mois (contre environ 14 milliards par jour sur Google), son trafic recule depuis plusieurs mois, selon les données de SimilarWeb.
Questions sponsorisées
Perplexity n’avait jamais caché son intention d’ajouter des publicités pour monétiser sa version gratuite. La start-up proposait deux formats. Le premier ne réinventait rien: des publicités vidéo s’affichant sur le côté selon la question posée par l’internaute. Le deuxième format était plus novateur: il permettait aux marques de sponsoriser des questions suggérées sous la réponse. Contrairement à Google, Perplexity ne facturait pas des tarifs au clic mais seulement à l’affichage. Elle demandait plus de 50 dollars pour 1.000 impressions. Un tarif premium sur le marché.
L’entreprise comptait également sur la publicité pour financer un programme de partage de revenus avec des groupes de médias, qui l’accusent de plagier leurs contenus. Mais ses efforts semblent être restés au stade de la phase pilote. Les premiers retours des annonceurs étaient loin d’être enthousiastes, critiquant le format proposé, le mode de facturation ou encore l’absence de données de performance. L’été dernier, le directeur de la publicité avait quitté son poste. Dans la foulée, la signature de nouveaux contrats publicitaires avait été suspendue.
Bond du chiffre d’affaires
L’an passé, Perplexity AI misait aussi gros sur le lancement de Comet, un navigateur Internet conçu autour de l’IA générative. La start-up assurait alors que “des millions” de personnes s’étaient inscrites sur la liste d’attente. D’abord réservé aux abonnés payant 200 dollars par mois, l’accès a finalement été ouvert gratuitement à l’automne. Passé l’effet de curiosité, Comet reste toutefois un produit de niche. D’autant qu’OpenAI a lancé son propre navigateur. Sans compter que Google a commencé à déployer Gemini au sein de Chrome, de très loin le navigateur le plus utilisé au monde.
Malgré ces difficultés, Perplexity revendique une forte accélération de son activité, avec 200 millions de dollars de revenus annuels récurrents, principalement tirés des abonnements, selon la newsletter Sources. La société multiplie également les levées de fonds, avec 1,3 milliard de dollars récoltés depuis décembre 2024. Une partie de ces sommes doit servir à rémunérer les concepteurs des modèles sur lesquels s’appuie son service. Et 400 millions de dollars vont être versés à Snapchat, simplement pour devenir le moteur d’IA par défaut de l’application dans l’espoir d’élargir son audience…
Pour aller plus loin:
– Dans la publicité, OpenAI se montre très gourmand
– Contrairement à ChatGPT, Anthropic promet de ne jamais afficher de publicités
Avec son “cloud de confiance”, S3NS promet de concilier souveraineté et performances
“Nous en sommes certains: nous ne sommes pas soumis au Cloud Act”, martèle Hélène Bringer, la présidente de S3NS. Souvent brandie comme un épouvantail, cette réglementation américaine constitue l’un des principaux arguments de vente de cette nouvelle plateforme de cloud computing, lancée l’an passé par Thales en partenariat avec Google. Sa promesse: offrir le “meilleur des deux mondes”. D’un côté, les avancées technologiques du géant de Mountain View, notamment en matière d’intelligence artificielle générative. Et de l’autre, une sécurité renforcée des données.
S3NS cible ainsi les administrations et les entreprises manipulant des données sensibles, qui ont encore peu migré vers le cloud faute de services souverains réellement adaptés à leurs besoins. La société compte déjà entre “60 et 70 clients”, confie son directeur général, Cyprien Falque. Des clients qui sont “prêts” à payer entre 15% et 20% de plus pour accéder “à des services identiques à ceux offerts sur Google Cloud”. Sa plus belle prise à ce stade: EDF, qui prévoit d’y transférer une partie des données aujourd’hui hébergées sur ses propres infrastructures.
“Cloud de confiance”
La genèse de S3NS remonte à 2021, dans le sillage de la création du label “cloud de confiance” par le gouvernement français. Une approche plus pragmatique de la souveraineté face à un retard technologique qui paraît insurmontable. Plutôt que de nourrir l’illusion d’une véritable concurrence avec les géants américains du secteur, celle-ci privilégie des solutions hybrides, reposant sur des technologies étrangères tournant sur des infrastructures contrôlées par des acteurs nationaux. Outre S3NS, Orange et Capgemini se sont ainsi associés à Microsoft avec leur plateforme Bleu.
Le “cloud de confiance” offre aux grands groupes américains une porte d’entrée sur un marché dont ils étaient jusqu’ici exclus. Mieux encore, ils peuvent en capter l’essentiel de la valeur ajoutée, qui ne provient pas de l’hébergement de données, assuré par leurs partenaires français, mais des logiciels et services qu’ils conçoivent. Cette solution leur permet également d’éviter, ou du moins de retarder, l’émergence de véritables rivaux européens, soutenus par des commandes et des investissements publics. C’est précisément le principal reproche formulé à l’encontre de ce label.
Trump en catalyseur
Sur le papier, ces nouvelles plateformes, entièrement opérées en France par des employés français, permettent d’échapper aux lois extraterritoriales américaines – notamment le Cloud Act, qui autorise Washington, avec l’accord de la justice, à récupérer des données hébergées par des groupes américains, même lorsqu’elles sont stockées à l’étranger. Cette interprétation a été confirmée par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), qui a délivré fin 2025 la qualification SecNumCloud à S3NS. “Cela a débloqué de nombreux dossiers”, se félicite Cyprien Falque.
Si l’intérêt pour les clouds souverains n’est pas nouveau, il restait jusqu’ici largement cantonné aux administrations et aux secteurs les plus réglementés. Il a toutefois pris une nouvelle dimension depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Au-delà des lois extraterritoriales, de nouvelles inquiétudes ont émergé autour d’un possible “débranchement” de l’Europe par le président américain. S3NS, qui reconnaît avoir eu des “discussions pragmatiques” sur ce scénario avec certains clients, assure être en mesure de fonctionner de manière autonome pendant environ douze mois.
Offensive dans l’IA
Les débouchés commerciaux demeurent encore limités. Chez OVHcloud, le leader français du secteur, les services certifiés SecNumCloud n’affichaient fin 2025 qu’un revenu annuel récurrent de 24 millions d’euros. S3NS estime toutefois proposer une alternative jusqu’ici absente du marché: une offre souveraine affichant des performances équivalentes à celles des hyperscalers américains. La société commercialise déjà une trentaine de services de Google, qui représentent entre “60 % et 70 % des usages”, selon Cyprien Falque. Cette proportion devrait atteindre 80 % d’ici à la fin de l’année.
La plateforme promet notamment un accès à Vertex AI, la bibliothèque de Google qui permet d’utiliser ses propres modèles d’IA générative, ainsi que ceux conçus par Anthropic, Mistral ou encore DeepSeek. S3NS prévoit également de déployer prochainement les GPU Blackwell de Nvidia, encore rares chez les acteurs du continent. Sa feuille de route inclut enfin une expansion dans d’autres pays européens, où les enjeux de souveraineté se posent également. Aucun marché n’est officiellement cité, mais l’Allemagne, également convoitée par Amazon, semble tenir la corde.
Pour aller plus loin:
– Amazon lance un cloud “souverain” en Europe
– La stratégie à contre-courant d’OVHcloud dans l’IA générative
Crédit photos: Perplexity AI – Unsplash / Taylor Vick



