Onde de choc sur l’IA
Et aussi: Meta détricote le rachat de Manus
Rattrapé par Washington, Anthropic désactive son modèle Mythos
Certains y verront une ironie de l’histoire. En première ligne pour réclamer un encadrement plus strict de l’intelligence artificielle générative, Anthropic est devenu le premier acteur du secteur à voir l’un de ses modèles bloqué pour des raisons de sécurité. Vendredi, la start-up a désactivé son modèle Mythos 5 ainsi que sa déclinaison grand public, Fable 5. Cette décision fait suite à une injonction du gouvernement américain interdisant leur utilisation par tout ressortissant étranger, y compris aux États-Unis. Une mesure qui était impossible à mettre en place, indique Anthropic.
Des gardes-fous contournés ?
Dévoilé en avril, le modèle Mythos avait alors été présenté par Anthropic comme trop dangereux pour être mis à la disposition du grand public. Seul un cercle restreint d’entreprises et d’institutions, essentiellement américaines, y avait donc accès, afin de les aider à détecter des vulnérabilités jusque-là inconnues dans leurs logiciels. La semaine dernière, une version bridée, baptisée Fable 5, avait toutefois été lancée. Elle promettait des performances nettement supérieures à celles de ses concurrents, tout en s’accompagnant d’un changement radical de politique tarifaire.
Pour justifier cette restriction, l’administration Trump invoque des impératifs de sécurité nationale. Des chercheurs seraient parvenus à contourner les garde-fous mis en place par Anthropic, notamment ceux destinés à empêcher que ses modèles soient utilisés pour identifier et exploiter des failles informatiques. Selon plusieurs médias américains, l’alerte aurait été donnée par Amazon, pourtant l’un des principaux actionnaires et partenaires commerciaux du concepteur de Claude. Son directeur général, Andy Jassy, aurait même personnellement informé la Maison Blanche.
L’alerte lancée par Amazon
De son côté, Anthropic assure qu’aucune “faille universelle”, permettant d’utiliser Mythos dans des attaques informatiques, n’a été détectée. La société évoque simplement une vulnérabilité “bénigne” et “mineure”, également observée sur GPT-5.5, le modèle le plus puissant d’OpenAI. Elle fait valoir une stratégie de “défense en profondeur”, destinée à identifier et atténuer les failles, notamment grâce à la conservation des données pendant 30 jours. Selon Anthropic, les risques posés par Fable 5 sont ainsi “comparables” à ceux des autres modèles disponibles sur le marché.
Malgré plusieurs échanges téléphoniques, son directeur général, Dario Amodei, n’a pas réussi à convaincre l’administration Trump. Les relations entre les deux parties sont particulièrement tendues, la start-up ayant refusé que ses modèles alimentent des dispositifs de surveillance de masse et des systèmes d’armement autonome. Depuis mars, elle est ainsi considérée par le Pentagone comme un “risque pour la chaîne d’approvisionnement” des États-Unis. Une désignation inédite pour une entreprise américaine, qui lui ferme notamment les portes du département de la Défense.
La menace d’un “kill switch”
Au-delà du seul cas Mythos, les restrictions imposées par Washington soulèvent deux questions. La première porte sur la régulation de l’IA. Longtemps, l’administration Trump a privilégié une supervision minimale, avant d’entériner début juin un examen de 30 jours des modèles les plus avancés par les autorités, mais seulement sur la base du volontariat. Inédite, la mesure visant Anthropic pourrait marquer un changement de paradigme, dans un contexte où une partie de l’opinion publique, y compris au sein du camp républicain, exprime des inquiétudes croissantes face à la montée en puissance de l’IA.
La deuxième question concerne la souveraineté technologique, en particulier celle de l'Europe. La décision américaine a été largement commentée ces derniers jours par des responsables politiques français et européens. Ils y voient la preuve que les États-Unis disposent bien d'un "kill switch", un mécanisme susceptible de couper l’accès à certaines technologies de pointe. Qu’elle soit réelle ou fantasmée, cette menace pourrait renforcer la volonté de développer des alternatives souveraines, tant sur les modèles d’IA que sur les puces et les infrastructures cloud, afin de réduire cette dépendance.
Pour aller plus loin:
– Avec son dernier modèle, Anthropic s’éloigne des abonnements tout inclus
– Anthropic rentable pour la première fois… au prix de fortes restrictions d’usage
À la demande de Pékin, Meta commence à détricoter le rachat de Manus
Meta n’engagera pas de bras de fer avec Pékin. Dans un mémo interne, relayé par Bloomberg, la maison mère de Facebook et Instagram confirme être en train de défaire l’acquisition de Manus, comme exigé fin avril par les autorités chinoises. De premières mesures de démantèlement ont déjà été mises en place: dans ses bureaux de Singapour, une séparation opérationnelle est désormais actée entre ses équipes et celles de la start-up spécialisée dans les agents d’intelligence artificielle, dans l’attente d’un éventuel rachat par ses fondateurs.
Manus a fait sensation début 2025 en dévoilant la première plateforme opérationnelle d’agents IA. À l’époque déjà, sa maison mère, baptisée Butterfly Effect, cherchait à prendre ses distances avec ses racines, communiquant en anglais et se présentant comme un groupe singapourien. Elle était toutefois toujours contrôlée par une entité juridique chinoise. Et une grande partie de ses équipes était encore basée dans le pays. Cette stratégie de communication poursuivait un double objectif: conquérir les marchés occidentaux et attirer des fonds d’investissement américains.
Un précédent à empêcher
Sa relocalisation à Singapour n’avait pas, dans un premier temps, attiré l’attention de Pékin, notamment parce que Manus ne conçoit pas ses propres modèles de langage – la start-up s’appuie sur ceux d’Anthropic et d’Alibaba. Son système, capable de découper une requête en plusieurs tâches réparties entre différentes IA spécialisées, n’avait alors pas été considéré comme une technologie stratégique, soumise à des contrôles renforcés. Mais son rachat par Meta aurait pu créer un précédent et inciter d’autres start-up à déménager hors de Chine – un scénario que les autorités cherchent à éviter.
Peu après l’annonce, fin 2025, du rachat de l’entreprise par Meta, pour un montant estimé à deux milliards de dollars, Pékin avait ouvert une enquête, conclue trois mois plus tard par un communiqué laconique réclamant l’annulation de l’opération, sans aucune justification détaillée. Une décision dont l’impact pourrait rester avant tout symbolique: les technologies et les projets de Manus ont déjà été transférés chez le géant de Menlo Park, tout comme l’ensemble des employés – à l’exception notable de deux fondateurs ciblés par une interdiction de quitter la Chine.
Meta conserve l’essentiel ?
Dans ce contexte, l’avenir de Manus reste incertain. Selon Bloomberg, ses fondateurs cherchent à lever un milliard de dollars pour financer une opération de rachat, d’un montant comparable à celui payé par Meta. D’autres acquéreurs potentiels pourraient se manifester. Mais le périmètre de l’opération, notamment sur le plan humain, reste flou. Un retour en Chine pourrait par ailleurs compliquer ses ambitions commerciales à l’international, tout en limitant l’arrivée d’investisseurs étrangers, notamment américains, susceptibles de financer son développement.
Présentée comme stratégique, l’acquisition de Manus s’inscrivait dans une vaste politique d’investissements de Meta dans l’IA. Dès lors, s’était posée la question du respect des injonctions de Pékin. Le groupe a finalement choisi de s’y conformer, afin de ne pas compromettre environ 10% de son chiffre d’affaires réalisé auprès d’entreprises chinoises achetant des publicités pour l’international, ni ses relations avec ses fournisseurs chinois de composants pour ses lunettes connectées. Meta pourrait cependant avoir sauvé l’essentiel: conserver les technologies de Manus.
Pour aller plus loin:
– Meta rachète la start-up Manus pour accélérer dans l’IA générative
– Malgré des milliards investis dans l’IA, Meta navigue toujours à vue
Crédit photos: Anthropic – Manus AI




