L'insatiable appétit de Bending Spoons
Et aussi: La première puce d'IA d'OpenAI
Evernote, Vimeo, AOL... Bending Spoons avale les stars déchues du Web
Evernote, Vimeo, Meetup… La liste sent bon le Web des années 2010. Ces anciennes gloires partagent désormais un point commun: elles ont toutes été rachetées par Bending Spoons. Le groupe technologique italien, inconnu du grand public, a multiplié les acquisitions – et les plans sociaux – en l’espace de deux ans. Selon Reuters, il ciblerait désormais une légende des débuts d’Internet, l’ancien fournisseur d’accès AOL, devenu portail en ligne et prestataire de services.
Fondée en 2013, l’entreprise milanaise a opté dès le départ pour une stratégie atypique. Au lieu de concevoir elle-même des services, elle rachète des produits qui ont déjà trouvé leur public, via des offres payantes, mais dont le potentiel commercial reste encore sous-exploité. “C’est comme si Berkshire Hathaway (le conglomérat du milliardaire Warren Buffett, ndlr) et Google avaient eu un enfant”, résume ainsi Luca Ferrari, son cofondateur et patron, interrogé par Sifted.
Profits réinvestis
Lancée avec 40.000 euros en poche et entièrement autofinancée, Bending Spoons assure être rentable depuis le premier jour. Son premier achat: un clavier alternatif pour smartphone, acquis pour 10.000 euros. Son modèle repose ensuite sur une mécanique simple: réinvestir les profits générés par ses applications dans l’acquisition de nouvelles. Petit à petit, la société monte ainsi en puissance. En 2018, elle s’offre Splice, un outil de montage vidéo lancé par GoPro.
Trois ans plus tard, Bending Spoons met la main sur Remini, une application de retouche photo dopée à l’IA, qui compte désormais plus de 100 millions d’utilisateurs. Pour aller encore plus vite, le groupe change alors de braquet. En 2022, il mène sa première levée de fonds, d’un montant de 340 millions de dollars. L’an passé, il récolte 145 millions supplémentaires. Et, cette année, il n’hésite pas à s’endetter massivement, contractant pour 600 millions de prêts.
Frénésie d’acquisitions
Ces opérations financent une frénésie d’acquisitions, favorisée par la chute des valorisations et les difficultés pour les entreprises non rentables à lever des fonds. Depuis 2023, Bending Spoons a ainsi racheté l’application de prise de notes Evernote, la plateforme d’événements MeetUp, le développeur d’applications mobiles Mosaic, le spécialiste des événements virtuels Hopin, le service de partage de fichiers WeTransfer ou encore les solutions de streaming Brightcove.
En septembre, la société a aussi annoncé l’acquisition de la plateforme de vidéos Vimeo pour 1,4 milliard de dollars. Elle pourrait dépenser autant pour AOL – et ses services LifeLock (protection contre le vol d’identité), LastPass (gestion des mots de passe) et McAfee (antivirus). Selon Il Messaggero, deux autres achats sont dans les tuyaux, dont les formulaires en ligne Typeform. Pour financer ce rythme effréné, Bending Spoons négocierait un emprunt massif de 2,5 milliards.
Licenciements massifs
Pour rentabiliser ses investissements, le groupe ne fait pas dans la demi-mesure. À chaque fois, les licenciements sont massifs: quasiment tous les employés d’Evernote, 75% des salariés de WeTransfer, environ deux tiers des effectifs de Brightcove… Luca Ferrari assume ces coupes drastiques. Il les justifie par la volonté de recentrer les opérations dans les bureaux milanais. Et de tirer parti de synergies avec les technologies, notamment d’IA, déjà développées en interne.
Parallèlement, Bending Spoons restreint souvent les options gratuites, tout en augmentant les tarifs des abonnements. Face aux critiques, son patron rétorque que ces applications, autrefois en difficultés, sont désormais rentables. Cette année, la société prévoit de dépasser le milliard de dollars de chiffre d’affaires, six fois plus qu’en 2022. Elle prépare aussi une introduction en Bourse, qui lui permettrait de réaliser ses acquisitions par échange d’actions.
OpenAI s’associe avec Broadcom pour concevoir sa propre puce d’IA
C’était l’un des secrets les moins bien gardés de la Silicon Valley. Lundi, OpenAI a finalement officialisé une “collaboration stratégique” avec Broadcom pour concevoir son premier accélérateur maison dédié à l’intelligence artificielle générative. Mais ce que personne n’avait anticipé, c’est l’ampleur colossale du contrat. Celui-ci se devrait se chiffrer en centaines de milliards de dollars, bien au-delà des dix milliards évoqués le mois dernier par la presse américaine.
Ce partenariat est le troisième annoncé par OpenAI depuis la rentrée. Le concepteur de ChatGPT s’est d’abord engagé à acheter des millions de cartes graphiques auprès de Nvidia, en contrepartie d’un investissement pouvant atteindre 100 milliards de dollars. À peine quelques jours plus tard, il a conclu un accord similaire avec AMD – mais cette fois, il récupérera 10 % du capital du fabricant de puces. Aucun échange capitalistique, en revanche, n’est prévu avec Broadcom.
La facture dépasse les 1.000 milliards
OpenAI et Broadcom collaborent depuis un an et demi sur ce projet. Selon Reuters, la start-up a constitué une équipe de plusieurs dizaines d’ingénieurs, dont certains ont conçu les puces d’IA de Google. Leur objectif ne se limite pas à un simple accélérateur: ils développent des “racks” complets, intégrant aussi la connectivité réseau et les puces mémoire HBM. Ceux-ci pourront être déployés directement dans les data centers d’OpenAI ou de ses partenaires, comme Oracle.
Les livraisons doivent débuter au deuxième semestre 2026 et s’étaler jusqu’à fin 2029. Au total, OpenAI doit acquérir des puces représentant une puissance cumulée de dix gigawatts, soit plusieurs millions d’unités. Cette capacité s’ajoute aux 10 GW prévus dans le partenariat avec Nvidia et aux 6 GW de l’accord avec AMD. La facture totale dépasserait alors les 1.000 milliards de dollars, faisant planer le doute sur la capacité de la société à honorer tous ses engagements.
Pas la volonté de remplacer Nvidia
En développant sa propre puce d’IA, OpenAI s’aligne sur la stratégie de Google, Amazon, Microsoft ou encore Meta. Son but n’est pas de remplacer les puissantes cartes graphiques de Nvidia, indispensables pour entraîner les modèles d’IA les plus sophistiqués, mais d’optimiser certaines tâches spécifiques. La start-up ne prévoit d’utiliser ses accélérateurs que pour l’inférence, c’est-à-dire le processus de génération de textes, d’images ou de vidéos.
L’objectif est triple pour OpenAI: réduire les coûts de déploiement de son infrastructure, limiter sa dépendance aux GPU de Nvidia et gagner en performance. “En optimisant l’ensemble de la chaîne technologique, nous pouvons réaliser d’importants gains d’efficacité, ce qui se traduira par de meilleures performances et des modèles à la fois plus rapides et moins coûteux”, explique Sam Altman, le directeur général de la start-up
Quatrième client pour Broadcom
Pour Broadcom, cet accord constitue une nouvelle victoire majeure. Historiquement spécialisé dans les équipements réseau, le groupe de San Jose a déjà profité de l’essor de l’IA générative: attendu à 63 milliards de dollars en 2025, son chiffre d’affaires a presque doublé en deux ans. Mais le potentiel commercial le plus important pourrait venir de ses accélérateurs, appelés XPU. Leur particularité: ils sont conçus en partenariat avec chaque client pour répondre à leurs besoins.
Cette approche diffère fortement de celle de Nvidia, qui commercialise des modèles standardisés, pas toujours optimisés pour toutes les tâches. OpenAI est le quatrième client d’envergure de Broadcom. Le groupe ne communique pas l’identité des trois autres, mais il s’agit sans grand doute de Google – qui pourrait toutefois migrer vers le taïwanais MediaTek –, Meta et ByteDance, la maison mère de TikTok. Un autre client (peut-être Apple) a récemment signé un contrat de dix milliards de dollars.
Pour aller plus loin:
– Comment l’IA est devenue un gigantesque meccano capitalistique
– Sam Altman évoque le risque d’une bulle de l’intelligence artificielle
Crédit photos: Evernote – Google




