L'Europe passe à l'action contre X
Et aussi: Netflix rachète Warner Bros – TikTok évite une amende
Bruxelles inflige une amende à X, la première dans le cadre du DSA
Dans un dossier politiquement explosif, Bruxelles a pris son temps avant de sévir. Vendredi, quasiment deux ans jour pour jour après l’ouverture d’une enquête formelle, la Commission européenne a infligé une amende de 120 millions d’euros à X, condamné pour ne pas avoir respecté le Digital Services Act (DSA). Il s’agit de la toute première sanction prononcée dans le cadre de cette nouvelle réglementation, entrée en vigueur à l’été 2023 et qui impose de nouvelles obligations aux grandes plateformes Internet.
Cette amende a provoqué de vives réactions aux États-Unis. De la part d’Elon Musk, propriétaire du réseau social, qui a appelé à l’abolition de l’Union européenne. Mais aussi plusieurs responsables de l’administration Trump, comme le secrétaire d’État Marco Rubio. Après avoir lourdement sanctionné Google début septembre pour abus de position dominante, la Commission montre une nouvelle fois qu’elle ne se laisse pas intimider par les pressions américaines, malgré un contexte de négociations commerciales déjà particulièrement tendu.
Des badges bleus trompeurs
Concrètement, Bruxelles reproche trois manquements à l’ancien Twitter. Le premier concerne les comptes vérifiés, les fameux badges bleus. Initialement, ceux-ci attestaient de l’authenticité d’une organisation ou d’une personnalité publique. Au fil des ans, ils étaient devenus un statut social, désiré par de nombreux utilisateurs. Peu après le rachat, Elon Musk a bouleversé cette logique: le badge bleu est désormais attribué aux abonnés payants, qui bénéficient en outre d’une meilleure visibilité pour leurs messages.
Le changement devait constituer un relais de croissance pour l’entreprise. Mais pour la Commission, ce système “trompe les utilisateurs”, puisque X ne vérifie pas “de manière significative qui se trouve derrière le compte”. Il expose ainsi les internautes à des risques accrus d’escroquerie par usurpation d’identité et de manipulation par des “acteurs malveillants”. Si le DSA n’oblige pas les plateformes à vérifier l’identité de leurs membres, il leur interdit en revanche “de prétendre à tort qu’ils ont été vérifiés”, explique Bruxelles.
Pénalités quotidiennes
Les deux autres griefs portent sur des obligations de transparence. D’une part, la plateforme ne propose pas un accès à ses données publiques pour les chercheurs. D’autre part, la bibliothèque recensant l’ensemble des publicités diffusées sur X en Europe n’est pas conforme aux exigences du DSA. L’exécutif européen note que des informations essentielles n’y figurent pas, comme le contenu des annonces et l’entité juridique qui finance les campagnes. Il reproche aussi des “retards excessifs” dans le traitement des requêtes.
X dispose désormais d’un délai de 60 à 90 jours pour soumettre des plans d’action détaillant les mesures envisagées pour se mettre en conformité. Compte tenu de l’attitude d’Elon Musk à l’égard de Bruxelles, rien ne garantit qu’il acceptera de se plier à ces injonctions. Dans ce cas de figure, la Commission pourra infliger des pénalités quotidiennes pouvant atteindre 5% du chiffre d’affaires journalier de l’entreprise, soit environ 300.000 euros par jour. Plus improbable, elle pourra même demander l’interdiction de la plateforme sur le continent.
Bientôt une autre sanction ?
Cette sanction ne représente pas la fin des ennuis pour X. Bien au contraire, l’élément principal du dossier n’a pas encore été traité par Bruxelles. Il s’agit des obligations de modération des messages haineux, de la désinformation et des contenus illégaux. Depuis sa prise de contrôle, Elon Musk a fortement allégé la politique de la plateforme en la matière. Par choix idéologique, le milliardaire se présentant comme le défenseur de la liberté d’expression qu’il estime menacée, mais aussi par volonté de réduire les coûts.
Plus précisément, la Commission étudie les outils mis en place pour détecter et supprimer les messages problématiques, ainsi que les moyens humains alloués à cette mission. Elle examine également le système des “notes de la communauté”, censé lutter contre la désinformation. Affichées sous les messages jugés mensongers par les utilisateurs, ces notes remplacent les précédentes équipes de fact-checking. Face aux accusations de censure, Bruxelles se sait particulièrement attendue sur cette question.
Pour aller plus loin:
– L’affaire Shein met en lumière les lenteurs du DSA européen
– Bruxelles élargit son enquête sur X dans le cadre du DSA
TikTok évite une amende dans le cadre du DSA... pour le moment
Ciblé par Bruxelles, TikTok a accepté d’apporter des modifications à sa plateforme pour éviter une sanction dans le cadre du Digital Services Act (DSA). L’application de courtes vidéos va ainsi améliorer la bibliothèque, désormais obligatoire pour les réseaux sociaux, recensant l’ensemble des publicités diffusées en Europe. Elle s’est engagée à afficher des informations supplémentaires, à la mettre à jour plus rapidement et à ajouter des options de recherche. Ces concessions lui permettent ainsi d’éviter une amende.
Les investigations de la Commission européenne ne sont cependant pas terminées. Deux dossiers restent en cours. D’abord, les efforts de lutte contre la désinformation, dans le cadre d’une enquête ouverte après les élections en Roumanie fin 2024, qui avaient révélé une vaste campagne d’influence menée sur TikTok par Moscou. Ensuite, les outils mis en place pour limiter la dépendance des mineurs et vérifier l’âge des utilisateurs. La filiale de ByteDance risque une amende pouvant atteindre 6% de son chiffre d’affaires mondial.
Pour aller plus loin:
– Le DSA européen affronte son premier test d’envergure
– TikTok veut suspendre l’application du DMA
Ce qui pourrait encore empêcher Netflix de racheter Warner Bros
L’opération a été menée tambour battant. Vendredi, quelques jours après avoir déposé une seconde offre, Netflix a officialisé un accord pour racheter les activités cinéma et streaming de Warner Bros Discovery (WBD) pour 83 milliards de dollars. Avec cette acquisition spectaculaire, la plateforme de streaming vidéo mettrait la main sur les mythiques studios Warner ainsi que sur la prestigieuse chaîne câblée HBO. À la clé, un catalogue riche en franchises à succès: Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, Game of Thrones, Friends, Batman…
Au-delà d’enrichir son offre, ces franchises présentent un autre atout: elles peuvent se décliner en produits dérivés, spectacles, jeux vidéo ou parcs d’attractions. La société s’est déjà engagée dans cette voie, notamment avec des accessoires inspirés de sa série Stranger Things. Elle vient aussi d’ouvrir sa première “Netflix House”. Avec Warner, Netflix récupérera en outre d’immenses studios où tourner ses productions maison, et aussi plusieurs développeurs de jeux vidéo, un secteur dans lequel elle investit depuis plusieurs années.
Paramount mise sur Trump
Netflix espère finaliser le rachat dans un délai de 12 à 18 mois. Le groupe ne devrait rencontrer aucune difficulté pour obtenir l’aval de ses actionnaires. Et WBD devrait pouvoir procéder sans encombre à une scission, regroupant ses activités liées à la télévision linéaire au sein d’une nouvelle entité cotée en Bourse. Mais deux obstacles pourraient remettre en cause l’opération. D’une part, une éventuelle contre-offre hostile lancée par Paramount. D’autre part, un possible veto des autorités de la concurrence.
Plombé par l’érosion continue de la télévision et par un endettement colossal, WBD avait lancé un processus d’enchères pour céder tout ou partie de ses activités. Trois offres ont été déposées. Battu par Netflix, Comcast, propriétaire des studios Universal et de l’offre de streaming Peacock, a tourné la page. Paramount n’aurait en revanche pas renoncé. Selon la presse américaine, la société, qui détient les studios du même nom et la plateforme Paramount+, envisage ainsi de soumettre directement son offre aux actionnaires de WBD.
Pour les convaincre, Paramount pourra mettre en avant deux arguments. D’abord, un prix plus élevé: 30 dollars par action, contre 27,75 dollars proposés par Netflix. Cette offre porte toutefois sur l’intégralité du groupe, incluant sa branche télévision. Ensuite, une probabilité supérieure d’obtenir l’aval des autorités de la concurrence. Non seulement le nouvel ensemble ne consoliderait pas une position déjà dominante, mais son patron, David Ellison, est aussi le fils du milliardaire Larry Ellison, un proche de Donald Trump.
Bénéfique pour les consommateurs ?
Les chances de succès d’une telle offre hostile semblent toutefois limitées. Le véritable danger pour Netflix vient plutôt des principales autorités de la concurrence: la FTC américaine, la Commission européenne et la CMA britannique. Certes, ces régulateurs avaient validé il y a trois ans le rachat des studios Metro-Goldwyn-Mayer par Amazon pour 8,5 milliards de dollars, sans imposer de conditions. Mais l’ampleur des deux acquisitions n’est pas comparable. “L’accord avec Netflix n’aboutira probablement jamais”, affirme ainsi Paramount.
Les autorités antitrust évalueront d’abord l’impact du rachat – et de l’intégration future de HBO Max – sur les consommateurs. Avec un rival en moins et un catalogue étoffé, le groupe de Los Gatos pourrait être tenté d’augmenter ses prix sans craindre une fuite d’abonnés. Sa ligne de défense reposera sur les bénéfices pour ses clients: davantage de films et séries avec un seul abonnement. Netflix mettra aussi en avant que le marché ne se limite pas aux plateformes de streaming, mais inclut également des acteurs comme YouTube.
Netflix devra également rassurer sur les conséquences pour l’industrie du cinéma. Avec un acheteur de contenus en moins, le secteur redoute une baisse des commandes et des tarifs et s’inquiète d’un coup de grâce porté aux cinémas. Le rachat risque par ailleurs de fragiliser encore davantage les chaînes de télévision, privées de la diffusion de certains programmes. Vendredi, Netflix a déjà promis que les films Warner continueront à sortir en salles et qu’une partie des contenus Warner et HBO sera toujours vendue à des diffuseurs tiers.
Pour aller plus loin:
– Pourquoi Netflix souhaite racheter les studios Warner Bros
– Pourquoi Netflix n’en finit plus d’augmenter ses prix
Crédit photos: Flickr / UK Government – HBO



