Le virage publicitaire d’OpenAI
Et aussi: Le cloud "souverain" d'Amazon
Après des pertes historiques, OpenAI ouvre les vannes de la publicité
Le virage publicitaire d’OpenAI semblait inéluctable. Après plusieurs mois de spéculations – et un report de dernière minute – le concepteur de ChatGPT s’apprête à franchir le pas. Au cours des “prochaines semaines”, il va mener un test aux États-Unis, en insérant des annonces sous certaines réponses générées par son chatbot vedette. Une première étape avant une généralisation à l’ensemble des utilisateurs gratuits et aux abonnés de sa nouvelle offre à bas prix Go, lancée en Europe en décembre et désormais disponible dans le monde entier.
“Beaucoup de personnes veulent utiliser massivement l’intelligence artificielle sans payer”, justifie Sam Altman, qui a longtemps été farouchement opposé à l’ajout d’annonces publicitaires au sein de ChatGPT. “Une idée dérangeante”, assurait même le patron d’OpenAI au printemps 2024. Depuis, sa posture a progressivement évolué, face à la nécessité de trouver de nouvelles pistes de monétisation compte tenu des très lourdes pertes accusées par son entreprise. “Nous espérons qu’un modèle économique comme celui-ci puisse fonctionner”, indique-t-il désormais.
“Nouvelles expériences publicitaires”
Sans entrer dans les détails, OpenAI a dévoilé deux premiers formats publicitaires. Le premier permet à une marque de mettre en avant une sélection de produits, que l’utilisateur peut directement acheter – par exemple les ingrédients nécessaires à une recette de cuisine. Le second permet de lancer une conversation avec un annonceur, comme un hôtel dans la ville sur laquelle l’internaute se renseigne. “L’IA va permettre d’offrir de nouvelles expériences, plus utiles et plus pertinentes que n’importe quelle autre forme de publicité”, promet la start-up.
Anticipant de probables critiques, OpenAI assure que l’expérience utilisateur demeure sa priorité. “Nous n’accepterons pas d’argent pour influencer les réponses de ChatGPT”, affirme Sam Altman, dans une attaque directe contre les pratiques de Google. Les publicités seront affichées en bas de l’écran, de manière séparée et clairement identifiées comme telles. Si les annonces seront adaptées aux requêtes des utilisateurs, les conversations avec le chatbot resteront “à l’abri des annonceurs”, poursuit-il. L’entreprise s’engage également à ne “jamais” leur revendre des données.
Nouveaux relais de croissance
OpenAI prépare l’arrivée de la publicité depuis plus d’un an, comme l’avait reconnu fin 2024 Sarah Friar, sa nouvelle directrice financière. Depuis, la start-up a renforcé ses équipes, recrutant notamment Fidji Simo, ancienne responsable de Meta, comme numéro deux. Elle a aussi débauché Kevin Weil, nommé directeur des produits, poste qu’il occupait déjà chez Instagram au moment du déploiement des premières réclames. Ou encore Shivakumar Venkataraman, un profil plus technique, qui a été pendant six ans le responsable de l’ingénierie publicitaire de Google.
Ce virage stratégique s’inscrit dans la recherche de nouveaux relais de croissance. Jusqu’ici, OpenAI disposait de deux principales sources de revenus: ses API (interfaces de programmation) permettant aux développeurs d’intégrer ses modèles dans leurs applications, et ses abonnements payants. Mais ses centaines de millions d’utilisateurs gratuits ne lui rapportent rien. Pire, ils représentent un coût important en raison des frais d’inférence générés par le processus de création de texte. Autrement dit, plus le chatbot est populaire auprès du grand public, plus les pertes d’OpenAI se creusent.
Pertes abyssales
Pendant longtemps, Sam Altman a revendiqué ce modèle. “Les plus riches paient pour offrir un accès gratuit aux plus pauvres”, résumait le patron de l’entreprise. Mais celui-ci apparaît désormais difficilement tenable, tant les pertes atteignent des niveaux record: près de 20 milliards de dollars sur les neuf premiers mois de l’an dernier. En parallèle, OpenAI s’est engagé dans des plans d’investissement massifs pour accroître sa puissance de calcul, ce qui nécessite d’augmenter considérablement ses recettes. Plusieurs pistes de monétisation de l’audience gratuite étaient ainsi à l’étude.
Au printemps, OpenAI s’est notamment lancé dans le commerce en ligne: des suggestions de produits ont été intégrées dans les réponses de ChatGPT, accompagnées de boutons “acheter” permettant de finaliser une transaction en quelques clics. Contrairement à Google Shopping, la société n’a pas adopté un système d’enchères pour faire figurer les marques en tête des résultats. Elle se rémunère en prélevant une petite commission sur les achats qu’elle génère. OpenAI n’a en revanche pas encore précisé comment ses annonces publicitaires seront commercialisées auprès des annonceurs.
Pour aller plus loin:
– Pourquoi ChatGPT lance une offre à prix réduit en Europe
– 12 milliards de dollars en trois mois: OpenAI affiche des pertes record
Amazon lance un cloud “souverain” en Europe
Une entreprise américaine peut-elle réellement proposer une solution souveraine en Europe ? La question peut sembler saugrenue, mais elle se pose depuis qu’Amazon Web Services a décidé d’abattre cette carte sur le marché du cloud computing. La semaine dernière, la filiale du géant du commerce en ligne, numéro un mondial du secteur, a officiellement lancé une nouvelle plateforme sur le continent. “Opérée de manière indépendante”, celle-ci est notamment censée placer les données qu’elle héberge à l’abri de la législation extraterritoriale américaine.
Avec ce lancement, Amazon riposte aux initiatives de Microsoft et de Google, tout en adoptant une stratégie distincte: ses principaux rivaux ont, eux, choisi de nouer des partenariats avec des acteurs locaux. Le groupe promet d’investir près de 8 milliards d’euros au cours des quinze prochaines années pour bâtir cette nouvelle infrastructure. Il cible notamment un marché dont les portes lui sont encore fermées, celui des administrations et des entreprises manipulant des données sensibles, qui ont encore peu migré vers le cloud faute d’offres souveraines adaptées à leurs besoins.
“Aucun contrôle” américain
Baptisée European Sovereign Cloud, la plateforme s’appuie, au moins dans un premier temps, sur des data centers situés en Allemagne. Elle est entièrement isolée du reste de l’infrastructure d’AWS, tant sur le plan technique que juridique. Selon l’entreprise, elle pourra ainsi continuer à fonctionner “indéfiniment” en cas de coupure – volontaire ou non – avec le reste du monde. En outre, ses équipes disposeront également d’un accès autonome à une copie du code source nécessaire, le cas échéant, à la maintenance des services.
L’ensemble des données sera exclusivement hébergé sur des serveurs localisés en Europe, sans aucun accès possible depuis les États-Unis. Sur le plan juridique, l’offre sera exploitée par une structure européenne dédiée, composée d’une maison mère et de trois filiales, toutes basées en Allemagne. Les dirigeants américains n’exerceront “aucun contrôle opérationnel”, promet le groupe de Seattle. Tous les salariés seront des citoyens et résidents permanents de l’Union européenne, “légalement tenus de respecter les lois européennes”.
À l’abri du Cloud Act ?
Selon Amazon, ces garde-fous permettent de qualifier son nouveau service de souverain. Ils ne semblent cependant pas suffisants pour échapper aux lois américaines, en particulier au Cloud Act, qui autorise le gouvernement, avec l’accord de la justice, à mettre la main sur des données hébergées par des entreprises américaines, quel que soit le pays où elles se trouvent. Même si l’European Sovereign Cloud est une structure juridique allemande, elle reste en effet détenue par une société américaine, la rendant ainsi soumise à cette législation.
Souvent brandi comme un épouvantail, le Cloud Act est en réalité rarement appliqué. AWS assure d’ailleurs n’avoir jamais transmis la moindre information, mais la menace reste profondément ancrée dans l’esprit des administrations et entreprises. Pour les rassurer, Amazon affirme avoir mis en place une “barrière de sécurité” technique garantissant que personne, y compris ses propres employés, ne puisse accéder aux données pour les transmettre à une autorité. Le groupe indique également que ses clients peuvent chiffrer leurs données à l’aide de clés dont ils conservent le contrôle.
“Un cloud sans compromis”
Si l’intérêt pour les offres souveraines n’est pas nouveau, il était jusqu’ici surtout présent dans les services gouvernementaux et les industries très réglementées. Mais il a pris de l’ampleur depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, poussant Amazon, Microsoft et Google à prendre les devants. Une véritable “prise de conscience”, affirmait en novembre Octave Klaba, le patron d’OVHcloud, leader français du cloud. Le marché reste limité: l’an passé, les offres certifiées SecNumCloud du groupe roubaisien n’affichaient qu’un revenu annuel récurrent de 24 millions d’euros.
Les trois géants, qui captent près de 70% du marché européen selon les estimations du cabinet Synergy, espèrent toutefois combler un manque en combinant “le meilleur des deux mondes”. D’un côté, l’étendue de leur gamme de services et leur avance technologique, notamment en matière d’intelligence artificielle. De l’autre, la promesse d’un environnement présenté comme à l’abri de la législation américaine. “Nous offrons un cloud sans compromis” en matière de performance et souveraineté, souligne Matt Garman, patron d’AWS, interrogé par CNBC. “Nous pensons que le potentiel est énorme”.
Pour aller plus loin:
– Bruxelles s’attaque au manque de concurrence dans le cloud
– Pourquoi l’IA pousse les géants du cloud à s’intéresser au nucléaire
Crédit photos: OpenAI – Amazon



