Le remède choc de Bruxelles contre Google
Et aussi: Amazon investit 25 milliards dans Anthropic
L’Europe veut contraindre Google à partager ses données de recherche avec ses rivaux... et ChatGPT
Bruxelles multiplie les pistes pour insuffler de la concurrence dans la recherche en ligne. La semaine dernière, la Commission européenne a indiqué vouloir contraindre Google à partager ses données de recherche avec des moteurs tiers, mais aussi avec les services d’intelligence artificielle générative, comme ChatGPT. Les modalités précises de cette mesure sont désormais soumises à une consultation publique. Une décision définitive sera prise d’ici la fin du mois de juillet. Google, qui dénonce un “abus de pouvoir”, devrait vraisemblablement faire appel devant la justice européenne.
L’initiative de Bruxelles s’inscrit dans le cadre du Digital Markets Act, une réglementation entrée en vigueur il y a deux ans visant à renforcer la compétition dans le numérique. Depuis, plusieurs actions ont été engagées contre Google, accusé de ne pas avoir mis en œuvre des changements suffisants pour se mettre en conformité. La question des données de recherche fait, elle, l’objet d’une procédure technique dite de “spécification”, qui ne donne pas lieu à une amende mais permet d’imposer des mesures correctives en l’absence de résolution à l’amiable.
Pendant au moins cinq ans
Plusieurs types d’informations pourraient être rendus accessibles: les requêtes, les liens et leur position dans les résultats, et les clics. Des données sur les utilisateurs (géolocalisation, langue, appareil utilisé…) devront également être partagées, après anonymisation. Ces éléments pourraient permettre aux moteurs de recherche et aux services d’IA de mieux comprendre les intentions des internautes lors d’une requête, mais aussi d’identifier plus finement les pages pertinentes pour y répondre. Autrement dit, d’améliorer leurs résultats afin de réduire l’écart avec Google.
La Commission ne prévoit pas d’imposer de critères d’éligibilité: tous les moteurs de recherche pourront demander ces données. Cela inclut également tous les chatbots d’IA qui effectuent des recherches en ligne pour générer leurs réponses. Pour y accéder, ces entreprises devront signer un contrat avec Google, intégrant certaines restrictions sur l’utilisation des informations. Le partage s’effectuera ensuite en continu pour une durée minimale de cinq ans, le temps qu’elles puissent “optimiser leurs services et concurrencer la position dominante de Google”.
L’index de recherche pas concerné
L’accès à ces données ne sera pas gratuit. Le géant de Mountain View devra toutefois proposer un prix “raisonnable”, couvrant uniquement ses coûts. Il pourra appliquer une marge, dont le niveau sera encadré, que pour les acteurs opérant à une “très grande échelle” – ceux comptant plus de 45 millions d’utilisateurs en Europe ou dont la capitalisation dépasse 75 milliards de dollars. Sont notamment concernés Bing, le moteur de Microsoft, et ChatGPT, mais pas Perplexity. Les tarifs devront par ailleurs être “non discriminatoires”, c’est-à-dire identiques pour l’ensemble des acteurs.
Les obligations de partage que s’apprête à imposer Bruxelles ne porteront toutefois pas sur l’index de recherche de Google, qui contient toutes les pages Internet que ses robots ont répertoriées. Il s’agit pourtant de l’un de ses principaux avantages concurrentiels, qui lui permet d’afficher des résultats plus pertinents. Aux États-Unis, dans le cadre d’une condamnation pour abus de position dominante, la société de Mountain View pourrait d’ailleurs être contrainte d’ouvrir cet index – une seule fois et non périodiquement – aux autres moteurs et plateformes d’IA.
Procédures de non-conformité
Cette affaire ne constitue qu’un volet des différends opposant Google à la Commission dans le cadre du DMA – sans compter les précédentes amendes, désormais contestées devant la justice. Une deuxième procédure de “spécification” est en cours: elle pourrait contraindre le groupe à garantir aux rivaux de son chatbot Gemini un accès aux mêmes fonctionnalités sur son système mobile Android. Surtout, le groupe est ciblé depuis un an par une double procédure de non-conformité qui pourrait se traduire par d’importantes amendes, pouvant aller jusqu’à 10% du chiffre d’affaires mondial.
Bruxelles estime que le moteur accorde un traitement préférentiel à ses propres offres de réservation hôtelière ou de comparaison de prix, toujours favorisées dans les pages de résultats de recherche au détriment de leurs concurrentes. L’exécutif européen lui reproche également de maintenir des restrictions sur le steering (redirection d’une application vers un site pour réaliser un achat). Et de prélever des commissions “dépassant ce qui est justifié” lorsqu’une transaction est réalisée de cette manière. Google a depuis proposé des ajustements, actuellement examinés par la Commission.
Pour aller plus loin:
– Malgré sa condamnation, Google échappe à une vente forcée de Chrome
– Meta sur le point de dépasser Google dans la publicité en ligne
PARTENAIRE
Pourquoi Amazon va investir jusqu’à 25 milliards de dollars dans Anthropic
Voilà un an et demi qu’Amazon n’avait plus investi dans Anthropic. Mardi, le géant du commerce en ligne a mis fin à cette parenthèse, promettant d’injecter jusqu’à 25 milliards de dollars supplémentaires dans le spécialiste de l’intelligence artificielle générative. Sur cette enveloppe, cinq milliards ont déjà été versés. Le solde sera débloqué progressivement “en fonction d’objectifs commerciaux”: son partenaire s’est engagé à dépenser plus de 100 milliards de dollars sur dix ans pour lui acheter de la puissance de calcul dans le cloud afin d’entraîner et faire tourner ses modèles.
Pour Anthropic, l’intérêt de cette nouvelle levée de fonds, après celle de 30 milliards de dollars conclue en février, n’est pas tant financier que stratégique. L’objectif est avant tout d’accroître significativement ses capacités afin de répondre à la hausse spectaculaire de la demande pour ses produits, notamment son outil de programmation Claude Code. Ces dernières semaines, la start-up a en effet dû imposer de nouvelles restrictions sur l’usage de ses modèles, y compris pour les abonnés payants. Début avril, elle avait déjà officialisé un accord commercial avec Google.
Anthropic en quête de puissance de calcul
Concrètement, Anthropic s’est engagé à acheter l’équivalent de 5 GW de puissance auprès d’Amazon Web Services, dont 1 GW devrait être disponible d’ici la fin de l’année. L’entreprise précise qu’une partie de ces capacités sera déployée en Europe et en Asie. Elle indique par ailleurs qu’elle continuera de s’appuyer principalement sur la plateforme de cloud du groupe de Seattle pour le processus d’entraînement et les charges de travail critiques. Elle aura notamment recours aux deux prochaines générations de puces Trainium, ainsi qu’au processeur Graviton, développés par Amazon.
L’enjeu est primordial pour Anthropic. Sa croissance affiche un rythme effréné: son chiffre d’affaires a triplé au premier trimestre. Et cette dynamique devrait se prolonger avec l’essor attendu de l’IA agentique. Mais la société n’a pas suffisamment investi dans les capacités de calcul nécessaires pour absorber l’explosion des usages. Elle cherche désormais à rattraper ce retard. En parallèle de son partenariat avec Amazon, elle va ainsi acheter 3,5 GW de puissance auprès de Google. Elle prévoit aussi de bâtir ses premiers data centers aux États-Unis, pour un coût estimé à 50 milliards de dollars.
Un partenariat bénéfique pour Amazon
Les liens entre Amazon et Anthropic remontent à l’automne 2023. Le géant américain devient le principal pourvoyeur de fonds de la start-up: à deux reprises, il investit quatre milliards de dollars, dont une large partie sous forme de crédits cloud. Son intérêt est de favoriser l’émergence d’un troisième acteur d’envergure sur le marché de l’IA générative, afin de protéger son activité cloud, qui constitue l’essentiel de ses profits. Car ses concurrents sont menaçants: Microsoft est le distributeur exclusif des modèles d’OpenAI, tandis que Google dispose de ses propres modèles.
Ce partenariat s’est révélé bénéfique pour les deux parties. Anthropic profite d’une pression concurrentielle nettement moins forte sur AWS, le leader mondial du cloud sur lequel plus de 100.000 entreprises utilisent ses modèles Claude. De son côté, Amazon évite que les utilisateurs de sa plateforme ne basculent vers ses deux principaux rivaux. L’accord renforce par ailleurs la crédibilité à ses ambitions dans les puces dédiées à l’IA. Le groupe espère les imposer comme alternative pour les clients AWS aux cartes graphiques conçues par Nvidia, qu’il continue d’acheter au prix fort.
Pour aller plus loin:
– OpenAI accuse Anthropic de “gonfler” son chiffre d’affaires
– Contrairement à ChatGPT, Anthropic promet de ne jamais afficher de publicités
PARTENAIRE
Crédit photos: Unsplash / Shutter Speed – Anthropic





