La troublante volte-face américaine sur l’IA
Et aussi: OpenAI envisage de repousser son entrée en Bourse
Interdiction d’exportation et déploiement restreint: la troublante volte-face américaine sur la régulation de l’IA
L’idée semble pour le moins saugrenue. Dans un courrier adressé à Bruxelles, le ministre autrichien du numérique suggère d’étudier “l’établissement stratégique” d’Anthropic en Europe, en lui offrant “une sécurité juridique, un accès au marché, des capitaux et un ensemble de valeurs qui [lui] correspondent”. À défaut d’être réaliste, cette proposition illustre un basculement majeur dans la régulation de l’intelligence artificielle générative: longtemps opposé à toute intervention, l’administration Trump s’arroge désormais le pouvoir de décider qui peut accéder aux modèles les plus avancés.
“Partenaires de confiance”
Cette nouvelle ligne a commencé à se matérialiser mi-juin, quand Washington a interdit aux ressortissants étrangers d’utiliser le modèle Mythos 5 d’Anthropic et sa déclinaison grand public Fable 5, tous deux désactivés dans la foulée par la start-up, qui s’est dite techniquement incapable de se conformer à cette injonction. Elle s’est encore durcie vendredi, lorsqu’OpenAI a été contraint de limiter le déploiement de son dernier modèle, GPT-5.6, à une vingtaine de “partenaires de confiance”, très probablement tous américains, dont la liste a été approuvée par le gouvernement.
Dans les deux cas, des raisons de sécurité sont avancées: ces modèles pourraient être utilisés par des acteurs malveillants pour détecter et exploiter des failles informatiques jusque-là inconnues dans des logiciels. Des dangers que les deux entreprises minimisent. Anthropic assure avoir mis en place des garde-fous dans la version grand public de Mythos, estimant que les risques sont “comparables” à ceux des autres modèles disponibles sur le marché. OpenAI, de son côté, affirme que GPT-5.6 ne peut pas “mener de manière autonome des attaques complètes, de bout en bout”.
Volte-face
Ces deux épisodes sont l’aboutissement d’une volte-face de Donald Trump. Dès son retour au pouvoir en janvier 2025, le président américain a notamment abrogé un décret signé deux ans plus tôt, qui imposait aux entreprises du secteur de mener des tests de sécurité pour les nouveaux modèles et de partager les résultats avec l’administration. Il a également assoupli les contraintes environnementales pour la construction de data centers. Des initiatives saluées par les dirigeants de la Silicon Valley, qui se pressent alors à la Maison-Blanche pour se prosterner devant son nouveau locataire.
Ces derniers mois, le ton a commencé à changer. Peut-être après le conflit avec Anthropic sur l’utilisation de ses modèles par le Pentagone. Ou alors en raison des inquiétudes croissantes d’une partie de l’opinion publique, y compris dans le camp républicain, face à la montée en puissance de l’IA. En juin, Donald Trump a ainsi signé un décret instaurant un examen de 30 jours par les autorités des modèles les plus avancés avant leur lancement, mais seulement sur la base du volontariat. Un texte dont la version finale a été édulcorée à la suite du lobbying de plusieurs entreprises.
Pire que la réglementation
La situation actuelle apparaît plus problématique que toute régulation. Elle montre que le gouvernement peut, au nom de la sécurité nationale, non seulement interdire l’exportation de certains modèles, mais aussi décider quelles organisations ou entreprises nationales sont autorisées à les utiliser. Surtout, ces décisions ne reposent sur aucun cadre légal clairement établi, mais sur des critères opaques, potentiellement arbitraires et susceptibles d’évoluer au gré de l’opinion publique, des humeurs des responsables politiques ou de leurs relations avec les entreprises d’IA et leurs clients.
Une ironie du sort pour les principaux acteurs du secteur, qui n’ont cessé depuis trois ans de s’opposer, à l’exception notable d’Anthropic, à tous les projets d’encadrement de l’IA. Aussi bien en Europe, où ils ont fini par obtenir un assouplissement de l’AI Act, qu’aux États-Unis, où ils ont fait échouer quasiment tous les textes présentés au niveau local. Les incertitudes liées à la nouvelle doctrine américaine sont en effet bien plus dommageables que la réglementation elle-même, qui, certes, génère des procédures administratives et des coûts de mise en conformité, mais reste au moins prévisible.
Pour aller plus loin:
– Rattrapé par Washington, Anthropic désactive son modèle Mythos
– Entre opportunisme et inquiétudes, la Silicon Valley se prosterne devant Donald Trump
Pourquoi OpenAI envisage de repousser son introduction en Bourse
1.000 milliards de dollars ou rien. Selon le New York Times, OpenAI penche pour un report de son introduction en Bourse à 2027, faute de pouvoir obtenir la valorisation espérée par Sam Altman. Le patron du concepteur de ChatGPT avait pourtant poussé ces derniers mois pour accélérer le calendrier, notamment afin de prendre de vitesse son grand rival Anthropic, qui pourrait faire son entrée à Wall Street dès la rentrée. Mais ses ambitions risquent de se heurter à la réalité économique de l’entreprise: des pertes toujours abyssales et une position concurrentielle fragilisée.
Un éventuel report offrirait davantage de temps à OpenAI pour démontrer la viabilité de son modèle économique, mis sous pression par des coûts d’infrastructure colossaux. Mais aussi pour prouver sa capacité à tirer profit des évolutions du marché, en particulier des outils de génération de code et des plateformes d’agents d’IA autonomes, à la fois face aux gains commerciaux d’Anthropic et à la montée en puissance des modèles open source chinois, dont la popularité progresse à mesure que les usages s’envolent et que la facture s’alourdit pour les entreprises clientes.
Faible enthousiasme des investisseurs
OpenAI a déposé confidentiellement son dossier d'introduction auprès des autorités boursières américaines début juin, une étape qui ouvrait la voie à une opération dès septembre. Certains dirigeants espéraient alors devancer Anthropic afin de capter en premier l’appétit des investisseurs de Wall Street pour les groupes d’intelligence artificielle générative. À l’inverse, la directrice financière, Sarah Friar, militait pour mener l’opération en 2027, rapportait en mai le Wall Street Journal, estimant que le groupe n’était pas prêt après avoir manqué plusieurs objectifs en début d’année.
Selon le New York Times, les banques d’affaires mandatées par OpenAI l’ont récemment averti d’un enthousiasme moins marqué qu’espéré des investisseurs particuliers pour son entrée en Bourse, notamment en raison des performances boursières de SpaceX, dont l’action a chuté d’un tiers après l’euphorie des premières séances. Elles ont donc conseillé à la start-up soit d’abaisser ses objectifs de valorisation, pour se rapprocher des 730 milliards de dollars de sa dernière levée de fonds – une éventualité catégoriquement refusée par Sam Altman –, soit de différer son introduction à 2027.
Des pertes sans précédent
Le principal handicap d’OpenAI reste ses performances financières. Certes, son chiffre d’affaires a plus que triplé en 2025, pour atteindre 13,1 milliards de dollars. Mais ses pertes opérationnelles sont sans précédent: 20,1 milliards l’an passé. La faute à 34 milliards de dollars de dépenses, dont 19 milliards consacrés à la recherche et au développement. Et à une marge brute qui, bien qu’en amélioration, demeure insuffisante pour absorber l’ensemble des autres coûts, notamment l’entraînement des modèles, mais aussi les dépenses commerciales et marketing, multipliées par cinq l’an passé.
OpenAI ne prévoit pas d’être rentable avant 2030. Pour limiter ses pertes, l’entreprise a délaissé les ambitions sans limites de Sam Altman, abandonnant certains projets périphériques pour se recentrer sur les modèles de code et l’IA agentique. Elle table également sur une montée en puissance de la publicité pour monétiser ses quelque 900 millions d’utilisateurs gratuits, qui génèrent d’importants coûts d’inférence. Et elle n’écarte pas de passer à un modèle de facturation à l’usage, au détriment d’abonnements mensuels parfois inférieurs aux coûts réels d’utilisation.
Valorisation incertaine
Pour ne rien arranger, OpenAI a également perdu son image de leader du marché aussi bien sur le plan technologique que commercial, un statut qui devait justifier des prévisions de croissance très optimistes et des investissements colossaux pour accroître sa puissance de calcul. Dans l’espoir de regagner des parts de marché, la société envisage désormais de réduire le prix de ses API, les interfaces qui permettent d’intégrer des modèles d’IA dans des applications ou des processus métier. Au risque de peser mécaniquement sur ses marges, réduisant d’autant sa capacité à amortir ses dépenses.
Si une introduction en Bourse d’OpenAI ne semble pas compromise, sa capacité à la mener sur la base d’une capitalisation de 1.000 milliards de dollars, même l’an prochain, apparaît aujourd’hui plus incertaine. Après quelques mois d’euphorie, portés par la croissance des outils de code, l’enthousiasme autour de l’IA générative s’est en effet de nouveau tassé. L’attention se déplace vers les coûts, à l’image du recul du “tokenmaxxing”, visant à encourager l’usage de l’IA dans les entreprises. À moins d’un regain d’enthousiasme, OpenAI devra donc afficher des signes tangibles d’amélioration.
Pour aller plus loin:
– Avec sa première puce d’IA, OpenAI espère diviser par deux ses coûts d’inférence
– Pourquoi OpenAI veut transformer ChatGPT en “super-app”
OpenAI débauche le responsable du Vision Pro d’Apple
Si OpenAI a renoncé à certains projets annexes, ses ambitions dans le hardware demeurent intactes. Selon l’agence Bloomberg, le concepteur de ChatGPT vient ainsi de débaucher Paul Meade, qui dirigeait jusqu’à présent la division d’Apple chargée du casque de réalité mixte Vision Pro et du développement de futures lunettes connectées. L’ingénieur participera à la conception d’une nouvelle catégorie d’appareils, pensée pour l’ère de l’intelligence artificielle générative et censée, à terme, supplanter les smartphones comme plateforme dominante.
Lancement en 2027 ?
Paul Meade retrouvera notamment Jony Ive, l’ancien designer vedette du groupe à la pomme, dont la start-up io a été rachetée l’an passé par OpenAI pour 6,5 milliards de dollars. Une somme astronomique pour une société qui ne commercialise encore aucun produit. Mais l’opération illustre les convictions de Sam Altman, qui estime que l’IA va provoquer un bouleversement des usages finissant par détourner les utilisateurs des smartphones. “Cette technologie mérite tellement mieux”, assurait le patron d’OpenAI au moment du rachat, promettant de lancer “une famille de terminaux”.
Fin 2025, Sam Altman expliquait disposer d’un premier prototype “simple, beau et ludique”. D’après le Financial Times, l’appareil serait dépourvu d’écran et “à peu près” de la taille d’un smartphone. Il pourrait être porté par l’utilisateur ou posé sur une table ou un bureau. Il serait également équipé d’un microphone, d’un haut-parleur et d’une ou plusieurs caméras pour permettre à ses utilisateurs d’interagir avec ChatGPT. Son lancement n’aura pas lieu cette année, comme initialement promis, mais avant fin 2027, assurait l’an passé Jony Ive.
Pour aller plus loin:
– OpenAI rachète la start-up du designer de l’iPhone pour remplacer les smartphones
– Le monumental flop de l’AI Pin, la broche dopée à l’IA
Crédit photos: The White House – OpenAI




