La revanche d'Oracle
Et aussi: OpenAI et Microsoft prêts à faire la paix ?
En signant un contrat record avec OpenAI, Oracle joue enfin dans la cour des grands
À la fin des années 2010, Marc Benioff racontait à l’envi comment il avait ringardisé Oracle. Pour le patron de Salesforce, son ancien employeur était devenu le symbole de ces entreprises vieillissantes de la Silicon Valley, trop occupées à préserver leurs activités historiques plutôt que s’adapter à l’évolution du marché. Cet avis a bien mal vieilli. Mercredi dernier, la société fondée par Larry Ellison, brièvement devenu l’homme le plus riche du monde, a connu une journée historique à Wall Street, portant sa capitalisation boursière à plus de 900 milliards de dollars. Elle récolte les fruits de son virage vers le cloud computing, en particulier pour entraîner et faire tourner les derniers modèles d’intelligence artificielle générative. Un virage récompensé par un contrat record, d’une valeur de 300 milliards sur cinq ans, signé avec OpenAI.
Bases de données – Fondé en 1977, Oracle a révolutionné la gestion des bases de données, dans le sillage d’un premier projet avec la CIA. Le groupe mise avant tout le monde sur le potentiel du langage SQL, ce qui lui vaut un succès rapide. Au fil des années, il enrichit son offre avec des logiciels de planification, de gestion financière ou de relation client, en particulier grâce à de nombreuses acquisitions. Mais il ne croit pas au potentiel du cloud – du “charabia”, assure son fondateur en 2008. Cette posture laisse le champ libre à de nouveaux éditeurs de logiciels, comme Salesforce, et aux grandes plateformes de cloud vers lesquelles migrent de nombreuses bases de données. Sous l’impulsion de Safra Catz, seule aux commandes depuis 2019 – Larry Ellison reste directeur de la technologie –, Oracle finit par se lancer dans les infrastructures cloud.
Contrat avec TikTok – Pour se différencier de rivaux déjà bien établis, la société adopte une stratégie multicloud: elle permet à ses clients d’exécuter bases de données et applications sur d’autres plateformes. En 2020, elle décroche un premier contrat majeur avec Zoom, le service de visioconférence alors porté par l’essor du télétravail. Quelques mois plus tard, elle profite de ses liens étroits avec l’administration Trump pour faire partie du consortium qui doit racheter les activités américaines de TikTok. L’opération, bloquée par la justice, ne se matérialise pas. Mais Oracle conserve l’essentiel: le groupe est au cœur du projet Texas, et héberge les données des utilisateurs américains de l’application de courtes vidéos. Il reste malgré tout un petit acteur, avec une part de marché de seulement 3%, selon les estimations du cabinet Synergy.
455 milliards de dollars – L’essor de l’IA générative lui offre une nouvelle chance. Depuis 2023, Oracle suit une stratégie agressive pour accroître ses capacités, notamment avec la construction d’un gigantesque data center au Texas. Grâce à des prix imbattables et de bonnes performances, il séduit Meta, la start-up xAI d’Elon Musk, et quelques acteurs plus modestes. Mais c’est avec OpenAI que les perspectives sont les plus prometteuses. À la recherche de puissance de calcul, le concepteur de ChatGPT a obtenu de Microsoft l’autorisation de recourir à d’autres fournisseurs. Un premier contrat a été signé l’an passé. Avec l’accord à 300 milliards de dollars, Oracle affiche un carnet de commandes de 455 milliards, supérieur à ceux de Microsoft et Amazon. Selon les analystes, le cloud représentera plus de la moitié de son chiffre d’affaires d’ici à 2029.
Pari risqué – Pour honorer ses engagements envers OpenAI à partir de 2027, l’entreprise devra accélérer ses investissements dans les centres de données. Elle devra sans doute aller bien au-delà de la capacité annoncée cet été de 4,5 gigawatts de puissance – l’équivalent de la consommation d’une ville de quatre millions d’habitants. Oracle va devoir s’endetter lourdement afin de financer le bond de ses dépenses en capital, . Un pari risqué: plus de deux tiers de son carnet de commandes reposent sur un seul client. Autrement dit, la pérennité financière de sa stratégie dépend presque entièrement de la capacité d’OpenAI a levé des centaines de milliards de dollars supplémentaires. Pour les attirer les investisseurs, la start-up devra atteindre les ambitieux objectifs qu’elle s’est fixés: elle table sur un chiffre d’affaires de 200 milliards en 2030.
Pour aller plus loin:
– OpenAI signe avec Oracle un contrat à 300 milliards de dollars
– Sam Altman évoque le risque d’une bulle de l’intelligence artificielle
OpenAI se rapproche d'un accord avec Microsoft pour changer de statut juridique
Cinquante mots, pas un de plus. Vendredi, dans un communiqué commun laconique, Microsoft et OpenAI ont indiqué avoir signé un “protocole d’accord non contraignant pour la prochaine phase de [leur] partenariat”, précisant travailler “activement” pour le finaliser. En clair, les deux entreprises négocient les derniers détails de leur future relation, à la fois capitalistique et commerciale. Une sorte de divorce à l’amiable pour mettre fin à cinq années de relation exclusive, longtemps considérée comme “gagnante-gagnante”. Mais dans un climat de tensions croissantes, les discussions s’enlisent depuis des mois. L’enjeu est primordial pour le concepteur de ChatGPT: il a besoin de l’aval du géant de Redmond, son premier actionnaire, pour mener à bien un changement de structure juridique d’ici à la fin de l’année. Un échec pourrait lui coûter très cher.
Profits pour Microsoft – L’histoire entre OpenAI et Microsoft débute en 2019. À l’époque, le premier n’est encore qu’un laboratoire de recherche financé par quelques grands noms de la Silicon Valley. Face à ses besoins de capitaux, il se tourne alors vers Microsoft, qui injecte en cinq ans environ 13 milliards de dollars dans une filiale à “but lucratif plafonné”, contrôlée par un conseil d’administration à but non lucratif. En échange, l’éditeur de Windows obtient le droit de percevoir 75% puis 49% des futurs profits d’OpenAI jusqu’à un certain montant, non connu – au-delà, presque tous les bénéfices doivent revenir à la structure caritative. Microsoft est aussi autorisé à utiliser les technologies de la start-up dans ses produits. Et il détient la distribution exclusive des API (qui permettent d’intégrer des modèles d’IA dans des applications) dans le cloud.
Promesse – Cet accord a longtemps été bénéfique pour OpenAI, qui a obtenu des liquidités et de la puissance de calcul. Mais il représente aujourd’hui une menace. La structure hybride empêche en effet l’arrivée de nouveaux investisseurs, qui n’ont aucun moyen de générer des plus-values. Et elle complique grandement une potentielle introduction en Bourse. Or, la start-up a besoin de sommes considérables pour financer ses ambitieux projets. Lors de ses dernières levées de fonds, elle s’est donc engagée à changer de statut juridique pour devenir une “public benefit corporation”, une entreprise à but lucratif qui n'a pas pour unique obligation légale de maximiser la valeur pour ses actionnaires. Initialement, elle souhaitait aussi remettre en cause le contrôle de sa société commerciale par sa structure non lucrative, mais elle a dû reculer sous la pression des régulateurs.
Le temps presse – Pour mener à bien cette transition, OpenAI doit convaincre Microsoft de renoncer à sa part des profits. La start-up lui propose en échange de lui céder un partie du capital de la nouvelle entité commerciale – une participation valorisée à 100 milliards de dollars est évoquée. En position de force, son partenaire réclame aussi l’abandon, ou au moins une modification, d’une clause de sortie qui permet à OpenAI de lui couper l’accès à ses technologies quand elle atteindra une intelligence artificielle générale, c’est-à-dire capable d’apprendre seule. Le temps presse. Faute d’accord avant la fin de l’année, la société pourrait ne pas recevoir les 20 milliards de dollars promis en mars par Softbank. À terme, elle pourrait aussi avoir à rembourser les 20 milliards déjà perçus, ainsi que 6,5 milliards reçus lors d’une précédente levée de fonds.
Pour aller plus loin:
– Pourquoi les relations le torchon brûle entre OpenAI et Microsoft
– OpenAI signe avec Oracle un contrat à 300 milliards de dollars
Crédit photos: Oracle – Microsoft




