La percée chinoise dans les puces
Et aussi: Meta licencie dans le métavers
Face aux sanctions américaines, la Chine progresse sur les machines de lithographie
“Les lois de la physique sont les mêmes en Chine”. Début 2023, Peter Wennink, alors directeur général d’ASML, tirait la sonnette d’alarme: les restrictions d’exportation imposées par les pays occidentaux allaient pousser Pékin à “redoubler d’efforts” pour développer ses propres technologies, en particulier les machines de lithographie les plus avancées, pour l’instant uniquement commercialisées par le groupe néerlandais, et indispensables à la production de puces de pointe. Trois ans plus tard, cette prédiction commence à se concrétiser.
Selon l’agence Reuters, un premier prototype de système de lithographie par rayonnement ultraviolet extrême (EUV) a été mis au point début 2025 par un laboratoire basé à Shenzhen. Celui-ci regroupe une centaine d’ingénieurs et de chercheurs, dont d’anciens salariés chinois d’ASML. Dans le plus grand secret, ces équipes se seraient livrées à un important travail de rétro-ingénierie, tout en récupérant des pièces détachées d’anciens modèles. Des tests sont déjà en cours, mais la production industrielle de puces n’est pas attendue avant 2028, voire 2030.
Soutien financier de l’État
Si les défis restent nombreux, ce premier prototype constitue une percée majeure pour la Chine, ciblée depuis l’automne 2022 par de lourdes sanctions américaines lui interdisant d’acheter les puces les plus performantes – notamment les dernières cartes graphiques dédiées à l’intelligence artificielle générative –, ainsi que les équipements nécessaires à leur production. Sous la pression de Washington, les Pays-Bas ont également renforcé leurs restrictions il y a trois ans, limitant encore davantage les ventes des machines d’ASML aux fondeurs chinois.
Depuis, des efforts colossaux ont été engagés par l’industrie chinoise, avec le soutien financier de l’État. L’objectif de Pékin n’est pas seulement de fabriquer les puces que le pays ne peut plus importer, mais aussi de remonter l’ensemble de la chaîne, en produisant les nécessaires galettes de silicium, gaz industriels, produits chimiques et systèmes de lithographie. Pour ces derniers, 99% du parc installé en Chine provient d’ASML et de ses rivaux japonais Canon et Nikon. Il s’agit exclusivement d’équipements à ultraviolet profond (DUV), nettement moins avancés que les EUV.
Mur technologique
Conçue dès 2001 mais véritablement opérationnelle à partir de 2018, la technologie EUV permet de réaliser les gravures les plus fines, en dessous de 7 nanomètres. ASML reste la seule entreprise au monde à la maîtriser. Son exportation vers la Chine a toujours été interdite. Ces systèmes sont utilisés par le grand fondeur taïwanais TSMC, qui parvient depuis 2024 à produire des puces en 2 nm, notamment pour les iPhone. Les derniers GPU de Nvidia, eux, sont gravés en 5 nm. À titre de comparaison, la machine chinoise la plus avancée ne permet pour l’instant que des gravures en 28 nm.
L’enjeu est colossal pour la Chine: sans accès à la lithographie EUV, ses ambitions se heurteront rapidement à un mur technologique. Ces trois dernières années, Huawei et son partenaire SMIC ont certes enregistré des avancées spectaculaires. En exploitant au maximum les équipements DUV à leur disposition, ils ont réussi à produire des puces 5G et des GPU dédiés à l’IA en 6 nm. Mais ceux-ci restent loin des performances des composants gravés par TSMC. Ainsi, les groupes chinois se ruent sur les GPU H200 de Nvidia, dont l’exportation vers la Chine vient d’être autorisée par les États-Unis.
Chaîne d’approvisionnement
Pour atteindre l’indépendance technologique dans la production de puces, la Chine ambitionne d’abord de concevoir ses propres machines DUV, destinées à remplacer les modèles les plus performants d’ASML, Canon et Nikon, désormais interdits à l’exportation vers le pays. La tâche s’annonce encore plus complexe pour les systèmes EUV. Selon Reuters, le prototype chinois reste “rudimentaire”, notamment parce que le laboratoire peine à se procurer ou à fabriquer les indispensables systèmes optiques, sur lesquels se reflète la lumière EUV, aujourd’hui fournis uniquement par le groupe allemand Zeiss.
Le défi est technologique, notamment pour atteindre des taux de rendement suffisamment élevés. Mais il sera aussi logistique: il faudra mettre en place une gigantesque chaîne d’approvisionnement. Pour fabriquer ses machines, ASML fait appel à plus de 5.000 sous-traitants, dont certains lui fournissent des composants de pointe qu’ils sont les seuls à produire. Sans compter la nécessité d’une main-d’œuvre ultra-qualifiée: chaque système requiert plusieurs mois d’assemblage. D’ici là, le groupe néerlandais mise sur une nouvelle technologie, qui devrait, à terme, permettre de graver en 1 nm.
Pour aller plus loin:
– ASML lance une machine à 350 millions pour graver les prochaines puces
– Dans l’IA, Huawei veut profiter d’un coup de pouce de… Washington
Meta licencie dans le métavers au profit de l’IA
Moins de métavers, plus d’intelligence artificielle. Comme annoncé en décembre, Meta va licencier environ 10% des employés du Reality Labs. Autour de 1.500 personnes sont concernées, travaillant principalement sur ce monde virtuel censé devenir la prochaine plateforme dominante – mais qui ne s’est jamais imposé, contrairement aux prédictions de Mark Zuckerberg. La maison mère de Facebook et Instagram assure ne pas abandonner ce marché. Mais elle prévoit désormais de concentrer “presque exclusivement” ses efforts sur les smartphones, au détriment des casques de réalité virtuelle.
Ces licenciements traduisent le recentrage stratégique du groupe, qui s’était rebaptisé Meta en 2021 pour symboliser son virage des réseaux sociaux vers le métavers. À peine quatre ans plus tard, l’accent est désormais mis sur l’IA générative, un domaine dans lequel l’entreprise dépense massivement pour combler son retard initial. “Les économies seront réinvesties pour soutenir la croissance des wearables”, explique-t-elle. Autrement dit, pour investir davantage dans les lunettes et autres appareils dopés à l’IA, qui rencontrent un succès commercial.
Pertes de 70 milliards de dollars
Persuadé du potentiel du métavers, Mark Zuckerberg a commencé par racheter le fabricant de casques de réalité virtuelle Oculus en 2014, pour deux milliards de dollars. Avant d’accélérer considérablement les investissements avec la création, cinq ans plus tard, du Reality Labs. Depuis 2021, cette division a ainsi accumulé plus de 70 milliards de dollars de pertes. Toutes ces dépenses ne sont toutefois pas exclusivement liées au métavers: le Reality Labs travaille également sur d’autres projets, comme les lunettes connectées.
Ces investissements colossaux reflètent les ambitions du fondateur de Facebook, qui ne se limitent pas seulement à la partie logicielle, à l’image de son espace virtuel Horizon Worlds. Il souhaite aussi concevoir le matériel qui doit permettre d’accéder au métavers, comme les casques de réalité mixte. Malgré les sommes investies, les progrès n’ont pas été aussi rapides qu’espéré. Sur le plan matériel, les appareils de Meta sont bien à la pointe du marché, mais restent un produit de niche, encore loin d’une adoption par le grand public.
Avatars grotesques
La situation est encore plus critique côté logiciel. Pendant longtemps, l’illustration du métavers rêvé par Mark Zuckerberg se résumait aux avatars au style cartoon un peu grotesque d’Horizon Worlds. Et surtout très loin d’être immersifs, alors que Meta cherche à créer un nouveau type d’interaction humaine. Fin 2022, la plateforme comptait environ 200.000 utilisateurs, selon des chiffres publiés à l’époque par le Wall Street Journal. Il y a deux ans, la société a présenté un projet d’avatars photoréalistes, mais celui-ci reste à concrétiser.
Malgré les doutes des employés, affectés par plusieurs plans sociaux, et ceux des investisseurs de Wall Street, Mark Zuckerberg a maintenu le cap… jusqu’à l’irruption de l’IA générative. Depuis, le dirigeant n’évoque quasiment plus le métavers. Fin octobre, lors de la conférence avec les analystes organisée en marge de la publication des résultats financiers, le mot n’a pas été prononcé une seule fois. En revanche, le patron de Meta s’est impliqué personnellement dans le recrutement des membres de sa nouvelle équipe de recherche en IA.
Lunettes de réalité augmentée
Ces derniers mois, la société a opéré un virage massif vers l’IA. Elle s’est lancée dans le développement de grands modèles de langage, pour rivaliser avec OpenAI ou Google. Elle commence également à déployer de nouveaux outils sur ses services. Surtout, elle investit massivement dans ses infrastructures, notamment pour l’achat de cartes graphiques. Mais ces dépenses commencent sérieusement à inquiéter Wall Street. Réduire le budget consacré au métavers peut ainsi être interprété comme une manière de rassurer les investisseurs.
Parallèlement, l’IA a ouvert de nouvelles opportunités pour le Reality Labs, au détriment du métavers. Depuis l’intégration d’un assistant vocal, les lunettes connectées Ray-Ban Meta rencontrent en effet un succès commercial inattendu. Meta prévoit désormais d’accélérer dans cette direction. En septembre, un premier modèle équipé d’un petit écran sur le verre droit a été lancé aux États-Unis. Et le groupe espère commercialiser de véritables lunettes de réalité augmentée, connues sous le nom de code Orion, d’ici 2027.
Pour aller plus loin:
– Meta dévoile ses premières lunettes de réalité augmentée
– Apple délaisse le Vision Pro pour miser sur les lunettes connectées
Crédit photos: Unsplash / Laura Ockel – Meta




