La face cachée des profits record de Samsung
Et aussi: La loi sur l'IA et les droits d'auteur déjà enterrée ?
Profits record mais pertes dans les smartphones, les deux visages de Samsung face à l’IA
C’est la face cachée des résultats financiers record de Samsung. Pour la première fois de son histoire, la division mobile du conglomérat sud-coréen pourrait basculer dans le rouge cette année, rapporte le quotidien économique Money Today. En cause: l’envolée spectaculaire des prix des puces mémoire, en raison de la forte demande liée à l’intelligence artificielle générative. La même envolée qui fait bondir, dans le même temps, les profits de sa branche semi-conducteurs à des niveaux sans précédent, propulsant sa capitalisation boursière au-delà des 1.000 milliards de dollars.
Ces pertes potentielles seraient surtout symboliques. Leur impact financier resterait négligeable dans la mesure où les puces utilisées dans les smartphones sont “achetées” en interne. Autrement dit, par un effet de vases communicants, le déficit de la branche mobile est récupéré par la division semi-conducteurs. Reste que la situation de Samsung envoie un signal alarmant pour les autres acteurs du secteur, en particulier ceux qui ne vendent pas de modèles haut de gamme. Mais aussi pour Apple, qui a prévenu que le prix de la mémoire avait un “impact croissant” sur son activité.
Un cycle sans commune mesure
Samsung a lancé une division entièrement dédiée mobile fin 2012, dans le sillage du lancement du Galaxy S III, le modèle qui lui a permis de s’imposer comme le principal rival d’Apple sur le segment premium. Longtemps, cette activité a constitué sa première source de chiffre d’affaires, portée par la croissance continue du marché des smartphones. La branche semi-conducteurs affiche, elle, des performances plus cycliques, alors que le secteur alterne régulièrement entre épisodes de pénurie, synonymes d’explosion des profits, et de surproduction, qui se traduisent par de lourdes pertes.
L’essor de l’intelligence artificielle alimente toutefois un cycle sans commune mesure avec les précédents. Ces derniers mois, la demande pour les puces mémoire s’est envolée, à mesure que les géants de l’IA et du cloud investissent des centaines de milliards de dollars pour accroître leurs capacités de calcul. Car l’entraînement et l’exécution des modèles ne nécessitent pas seulement des cartes graphiques. Ils reposent aussi sur différents types de mémoire, notamment les puces HBM, produites par seulement trois acteurs: les sud-coréens Samsung et SK Hynix, ainsi que l’américain Micron.
Prix multipliés par cinq
Depuis 2023, le marché des puces HBM a été multiplié par plus de dix, atteignant 35 milliards de dollars l’an passé, selon des estimations de Bank of America. Il devrait encore croître de 58% cette année, pour atteindre 55 milliards. Dans le même temps, les capacités de production des trois grands noms du secteur ont peu augmenté. Pour répondre à la demande liée à l’IA, ils ont donc réorienté une partie de leurs lignes de production vers ces composants plus lucratifs, aux marges plus élevées. D’après le cabinet TrendForce, 70% de la production mondiale est désormais dédiée à l’IA.
“Nous allons continuer de privilégier les produits IA”, indique le responsable des mémoires chez Samsung. Cette réallocation se fait au détriment des autres types de puces, notamment les mémoires DRAM et NAND destinées aux smartphones, ordinateurs ou consoles de jeux. Conséquence: leurs tarifs s’envolent. Au quatrième trimestre 2025, les prix de ces composants ont grimpé d'environ 50%. Ils ont quasiment doublé au premier trimestre 2026. Et ils devraient encore progresser de plus de 60% au deuxième trimestre. En cumulé, ils auront ainsi été multipliés par près de cinq en seulement neuf mois.
Vers une chute historique des ventes
Le cabinet Counterpoint estime que la mémoire représente désormais 41% du coût de fabrication des smartphones vendus à plus de 800 dollars, contre seulement 20% fin 2025. Au premier trimestre, la division mobile de Samsung n’a ainsi affiché qu’une rentabilité à un chiffre. Et le plus dur reste à venir car les contrats, et donc les prix, sont négociés plusieurs mois à l’avance. Les puces mémoire qui équipent les smartphones actuellement en vente ont été négociées à des tarifs bien inférieurs à ceux qui s’appliqueront aux modèles produits dans les prochains mois.
Face à l’inflation des puces mémoire, les fabricants de smartphones disposent de peu de marges de manœuvre. Comme d’autres, Samsung a déjà commencé à relever de quelques dizaines d’euros les prix de certains appareils, sans répercuter l’intégralité du surcoût, au prix d’une érosion de ses marges. Le groupe espère ainsi limiter l’impact négatif sur la demande. La rechute devrait néanmoins être brutale. Après un repli de 4,1% au premier trimestre, IDC anticipe une chute historique de 12,9% des ventes de smartphones cette année, ramenant le marché à son plus bas niveau depuis 2013.
Pour aller plus loin:
– Victimes collatérales de l’IA, les ventes de smartphones replongent
– L’innovation de Google qui affole (à tort ?) le marché des puces mémoire
Des profits records pour Samsung
Entre demande exponentielle pour les mémoires dédiées à l’IA et flambée des prix des autres puces, Samsung capitalise. Sur les trois premiers mois de l’année, le groupe a réalisé un chiffre d’affaires de 134 billions de wons (77 milliards d’euros), pour un résultat opérationnel de 57 billions (33 milliards d’euros), pulvérisant les records établis fin 2025. La progression est particulièrement spectaculaire dans les mémoires. En un an, les ventes ont été multipliées par quatre, permettant à la branche semi-conducteurs de dégager 54 billions de wons de profits, contre à peine un billion début 2025.
L’Assemblée nationale enterre (définitivement ?) la proposition de loi sur l’IA et les droits d’auteur
Adoptée début avril à l’unanimité au Sénat, mais déjà enterrée, peut-être définitivement, par l’Assemblée nationale. La mobilisation de l’écosystème tech français a porté ses fruits: la proposition de loi sur le droit d’auteur et l’intelligence artificielle générative, qui prévoit d’instaurer une présomption d’utilisation des contenus culturels par les concepteurs de modèles, ne sera finalement pas examinée le mois prochain par les députés. Une décision qui ne repousse pas seulement son éventuel examen à une date ultérieure, mais qui semble aussi compromettre son avenir parlementaire.
Ces dernières semaines, un lobbying intensif s’est mis en place pour obtenir l’abandon du projet, présenté à la fois comme un frein à l’innovation, une source d’insécurité juridique et un handicap pour les acteurs français. En première ligne: Arthur Mensch, patron de Mistral AI, Yann LeCun ou encore Laurent Solly, respectivement ancien directeur scientifique de l’IA et ex-responsable pour l’Europe de Meta, qui viennent de lancer la start-up AMI Labs. Ils ont pu compter sur le soutien du député macroniste Paul Midy, toujours en première ligne pour défendre les intérêts de la French Tech.
Inversion de la charge de la preuve
Transpartisan, le texte vise à “rééquilibrer” le rapport de force entre les géants de l’IA générative et les secteurs de la culture et de l’information, qui les accusent de “piller” leurs œuvres et leurs articles sans rémunération. Plus précisément, il entend mettre fin à une forte asymétrie d’information: les ayants droit peinent à savoir quelles données ont été utilisées lors de la phase de conception des modèles. Et ce malgré les obligations de transparence introduites par l’AI Act européen, qui impose la publication d’une synthèse du corpus d’entraînement.
Concrètement, la proposition de loi inverse la charge de la preuve. Il ne reviendrait plus aux ayants droit de démontrer que leurs romans, chansons, photos ou articles ont été utilisés – une tâche quasi impossible –, dans l’espoir d’obtenir une compensation financière. Mais aux concepteurs de modèles, français ou étrangers, de prouver le contraire. L’objectif affiché par les sénateurs n’est pas d’ouvrir la voie à de multiples batailles judiciaires, mais plutôt de pousser les entreprises d’IA et les organisations représentant les industries culturelles à négocier des accords de rémunération.
Flou juridique
En revanche, le texte n'établit pas une présomption de violation de la propriété intellectuelle en cas d'utilisation d'un contenu protégé. En l'absence d'accord à l'amiable entre les deux parties, la question sera tranchée, au cas par cas, par la justice. Ces contentieux risquent de se heurter à un vide juridique. Adoptée en 1999, l’actuelle directive européenne sur le droit d’auteur dans le numérique n’a pas été pensée pour encadrer l’utilisation massive d’œuvres dans l’entraînement de systèmes capables, après un traitement statistique, de s'en inspirer pour créer de nouveaux contenus.
Sur le papier, les textes européens apparaissent plus stricts que le principe “d’usage raisonnable” en vigueur aux États-Unis. Des exceptions au droit d’auteur ne sont possibles qu’à condition de ne “pas porter atteinte à l’exploitation normale” ni de “causer un préjudice injustifié”. Fin 2025, la justice allemande a été la première à se prononcer, condamnant OpenAI dans un litige l’opposant à la GEMA, l’organisme de gestion des droits d’auteur musicaux. Une affaire qui pourrait désormais remonter jusqu’à la Cour de justice de l’Union européenne, la plus haute juridiction des Vingt-Sept.
Pour aller plus loin:
– Cédric O, l’ex-ministre devenu lobbyiste de Mistral AI
– OpenAI et Google réclament un assouplissement du droit d’auteur pour les modèles d’IA
Crédit photos: Samsung – Unsplash / Solen Feyissa





