La bombe à retardement de l'IA
Et aussi: Apple encadre les mini-apps – Lourde condamnation contre Google Shopping
L’amortissement des puces d’IA, une bombe à retardement ?
À Wall Street, Michael Burry est connu pour avoir anticipé avant tout le monde la crise des subprimes en 2008. Immortalisé à l’écran dans The Big Short, l’investisseur refait parler de lui. Cette fois-ci, il mise sur l’éclatement d’une bulle autour de l’intelligence artificielle générative, dans un contexte d’investissements colossaux et de valorisations stratosphériques. Plus précisément, il parie contre deux valeurs phares du secteur: Nvidia, le leader des cartes graphiques, et Palantir, spécialiste de l’analyse de données.
Au-delà de son pari boursier, Michael Burry soulève surtout un point crucial: l’amortissement des puces d’IA achetées en masse depuis deux ans par les géants technologiques américains pour accroître leurs capacités de calcul, nécessaires à l’entraînement et au fonctionnement des modèles d’IA. Il les accuse de sous-estimer la dépréciation de ces actifs dans leurs comptes. Une telle pratique leur permettrait de limiter artificiellement – et provisoirement – l’impact de leurs dépenses en capital (capex) sur leurs profits.
Meta économise 2,9 milliards
L’amortissement est un principe comptable qui permet d’étaler le coût d’un investissement. Prenons l’exemple d’un GPU acheté 20.000 dollars, dont la durée d’utilisation est estimée à quatre ans. Son coût ne sera pas inscrit intégralement dans les comptes de l’entreprise dès la première année, mais réparti à hauteur de 5.000 dollars par an sur quatre exercices comptables. Si la période d’utilisation de ce même GPU est estimée à six ans, la charge annuelle sera alors ramené à 3.333 dollars pendant deux années supplémentaires.
Chaque entreprise est libre de déterminer la durée d’amortissement de ses investissements. Compte tenu des montants colossaux engagés aujourd’hui, un simple ajustement peut avoir un impact significatif. En début d’année, par exemple, Meta a allongé la période d’utilisation estimée de ses puces d’IA, passant de quatre ans et demi à cinq ans et demi. Résultat: ses charges seront réduits de 2,9 milliards de dollars en 2025, par rapport à ce qu’elles auraient été sans ce changement. Et ses profits augmentés d’autant.
176 milliards de dollars sur trois ans
La maison mère de Facebook et Instagram n’est pas la seule à adopter cette stratégie. Google et Microsoft ont également fixé leur période d’amortissement à six ans, soit deux fois plus qu’en 2020. Même durée chez Oracle, qui s’est engagé à investir massivement pour satisfaire les besoins d’OpenAI dans le cadre d’un contrat de 300 milliards de dollars, ainsi que chez Coreweave, le plus important néo-cloud. Seule exception notable: Amazon, qui était aussi passé de cinq à six ans en 2024, avant de faire marche arrière cette année.
Selon Michael Burry, ces évaluations ne sont pas réalistes, car les cartes graphiques deviennent obsolètes de plus en plus vite, remplacées chaque année par des modèles plus puissants lancés par Nvidia et ses rivaux. Pour l’investisseur, le cycle d’utilisation ne dépasserait pas deux ou trois ans. Il estime ainsi que Google, Microsoft, Amazon, Meta et Oracle sous-évalueront la dépréciation de leurs GPU à hauteur de 176 milliards de dollars entre 2026 et 2028. Les bénéfices d’Oracle seraient surestimés de 27% et ceux de Meta de 21% en 2028.
“Loin d’être obsolètes”
En mars, Jensen Huang avait déjà alimenté ce débat lors du lancement de l’architecture Blackwell: “il y a des situations où Hopper (la précédente génération, ndlr) suffit… mais pas beaucoup”. Interrogé par Cafétech en juin, le patron de Nvidia avait nuancé ses propos: “les anciens modèles sont loin d’être obsolètes, mais je conseille d’acheter les derniers car la puissance par dollar est bien meilleure”. De fait, si ces GPU ne suffisent plus pour les tâches les plus complexes, ils restent utiles pour celles nécessitant moins de puissance, comme l’inférence.
Selon Coreweave, les capacités de calcul liées à ses puces A100, sorties en 2020, sont aujourd’hui entièrement réservées. Celles reposant sur les H100, lancées deux ans plus tard par Nvidia, le sont à 95%. Mais ce niveau de demande ne suffit pas, à lui seul, à justifier un allongement de la durée d’amortissement: il faut aussi tenir compte des recettes générées par ces GPU, alors que les tarifs facturés aux clients diminuent avec le temps. Selon The Information, Oracle affiche ainsi des marges parfois négatives sur les anciens modèles.
Stratégie risquée
Pour être rentables, les GPU doivent en effet générer un chiffre d’affaires supérieur au montant de leur amortissement. Si une entreprise opte pour un rythme linéaire, c’est-à-dire pour un montant identique chaque année, cette équation devient de plus en plus difficile à tenir au fil du temps. En clair, cette stratégie permet d’optimiser les bénéfices à court terme, mais elle risque, dans les prochaines années, de se traduire par des pertes comptables sur les anciens GPU qui n’auront pas encore été entièrement amortis.
Pour compenser ces pertes potentielles, ces groupes misent sur une forte hausse des revenus générés par leurs investissements dans l’IA. Cela sera d’autant plus indispensable que le montant total des amortissements va continuer d’augmenter, au rythme de l’envolée des capex. Pour les géants technologiques, le danger se limite à une croissance réduite, voire un repli de leurs bénéfices. Pour les néo-clouds, en revanche, la menace est bien plus sérieuse: ne plus pouvoir rembourser l’immense dette contractée pour financer leur expansion.
Pour aller plus loin:
– OpenAI est-il devenu “too big to fail” ?
– L’essor fragile des néo-clouds, entre croissance et endettement
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Après un compromis avec WeChat, Apple autorise les mini-apps
Véritable phénomène sur WeChat en Chine, les mini-apps s’engouffraient depuis des années dans des failles du système iOS pour échapper aux commissions imposées par Apple. Le groupe à la pomme entend désormais tirer profit de leur succès. La semaine dernière, il a dévoilé un nouveau programme destiné aux développeurs, qui autorise officiellement les paiements au sein de ces mini-apps. En contrepartie, il prélèvera une commission de 15% sur chaque achat ou abonnement, deux fois moins que son taux habituel.
Accord avec WeChat
Le lancement du programme coïncide avec un accord conclu entre Apple et Tencent, la maison mère de WeChat, la plateforme de messagerie qui compte plus d’un milliard d’utilisateurs en Chine. L’an dernier, la firme de Cupertino avait menacé de ne plus accepter de mises à jour, si aucun compromis n’était trouvé sur les mini-apps. Mais sa marge de manœuvre était limitée, entre le risque de perdre des clients et de potentielles sanctions de Pékin. Pour sceller l’accord, Apple a donc dû accepter de réduire ses commissions.
Pour bénéficier du taux réduit, les jeux et services intégrés ne pourront pas être développés par l’éditeur de l’application qui les héberge. Une manière d’éviter que certains n’utilisent ce nouveau cadre pour contourner le taux standard. Le groupe espère ouvrir un relais de croissance, au moment même où ses commissions sont remises en cause aux États-Unis et en Europe. Selon des estimations, les mini-apps génèrent environ cinq milliards de dollars par an sur WeChat. De quoi potentiellement lui offrir jusqu’à 750 millions de recettes additionnelles.
Pour aller plus loin:
– Face à Epic, Apple concède une défaite judiciaire retentissante
– La virgule qui va faire perdre des milliards à Apple
Google condamné à dédommager des comparateurs de prix
L’heure des comptes commence pour Google. La semaine dernière, la justice allemande a condamné le moteur de recherche à verser 572 millions d’euros de dommages et intérêts à Idealo et Producto, deux plateformes de comparaison de prix en ligne. Il a été reconnu coupable d’abus de position dominante pour avoir favorisé son propre comparateur, dans la lignée de sa condamnation par la Commission européenne en 2017. Le groupe américain a d’ores et déjà annoncé son intention de faire appel du verdict.
Cette décision fait suite à l’arrêt définitif rendu en septembre 2024 par la Cour de Justice de l’Union européenne. Saisie par Google, la plus haute juridiction des Vingt-Sept avait confirmé l’amende de 2,4 milliards d’euros infligée en 2017 par Bruxelles – un montant record à l’époque. Les juges avaient estimé que son “comportement était discriminatoire et ne relevait pas de la concurrence par les mérites”. Leur verdict ouvre désormais la voie à des demandes d’indemnisation par les entreprises qui se considèrent lésées.
Remède inefficace ?
L’affaire remonte à 2010, lorsque plusieurs comparateurs de prix avaient alerté les autorités européennes. Ils reprochaient au géant de Mountain View de mettre systématiquement en avant son propre service, Google Shopping, lorsque les internautes réalisaient des recherches avant d’effectuer un achat. Reléguées au-delà de la première page de résultats, les autres plateformes avaient alors accusé une chute de leur trafic. Une partie d’entre elles n’a d’ailleurs pas survécu.
En plus de la sanction financière, Bruxelles avait également imposé des changements structurels à Google. Depuis 2017, ses rivaux peuvent participer à des enchères pour apparaître à côté des résultats alimentés par Shopping. Selon la société, 1.550 comparateurs de prix utilisent désormais ce système sur le continent. Mais celui-ci les oblige à réinvestir une part importante de leurs marges, dénoncent-ils, ce qui ne ferait en réalité que renforcer la position dominante de l’entreprise américaine.
Pour aller plus loin:
– En sanctionnant Google, Bruxelles ne cède pas aux pressions américaines
– Malgré sa condamnation, Google échappe à une vente forcée de Chrome
Crédit photos: Nvidia – Unsplash / James Yarema





