DeepSeek, un an après l'onde de choc
Et aussi: TikTok évite l’interdiction aux États-Unis
Un an après, l’onde de choc DeepSeek s’est dissipée
Comme si rien ne s’était passé. Il y a un an pourtant, la presse américaine n’avait pas hésité à évoquer un “moment Spoutnik”1 pour qualifier l’irruption sur le devant de la scène de la start-up chinoise DeepSeek, dont les avancées avaient ébranlé les certitudes sur le modèle de surinvestissement dans l’intelligence artificielle générative. Passée l’onde de choc, les dépenses dans les infrastructures informatiques ne se sont pas calmées. Bien au contraire. OpenAI, par exemple, prévoit d’investir plus de 1.400 milliards de dollars au cours des prochaines années.
De même, les levées de fonds ne ralentissent pas. Le concepteur de ChatGPT enchaîne les tours de table à neuf voire dix chiffres, tout comme son rival Anthropic. Les start-up Thinking Machines et Safe Superintelligence ont levé des milliards de dollars quelques mois seulement après leur création. La demande pour les GPU de Nvidia reste en forte croissance, ayant permis au groupe de Santa Clara de devenir la première entreprise à franchir la barre des 5.000 milliards de capitalisation boursière. Et les dépenses en capital des géants technologiques n’en finissent plus de grimper.
5,6 millions de dollars ?
Fondé il y a trois ans, DeepSeek sort véritablement de l'ombre en janvier dernier, avec ses modèles V3 et surtout R1. Très vite, ce dernier caracole en tête des modèles open source les plus téléchargés sur la plateforme Hugging Face. Sur l'App Store, son application mobile se hisse aussi à la première place. Comparaisons à l'appui, le laboratoire chinois revendique des performances similaires, voire supérieures, aux modèles équivalents d'OpenAI, Meta ou Anthropic. Et ce, alors même qu’il ne dispose pas des GPU les plus puissants de Nvidia, jusqu’alors considérés comme indispensables.
DeepSeek assure avoir utilisé des puces bridées du groupe américain, conformes aux restrictions d’exportation imposées par Washington. Pour compenser le déficit de puissance de calcul, ses chercheurs ont innové, recourant à différentes techniques d’entraînement. OpenAI l’accuse également de s’être appuyé, de manière illégale, sur ses modèles. Résultat: le développement de V3 n’aurait coûté que 5,6 millions de dollars, une infime fraction des centaines de millions dépensés par les géants américains. Un chiffre, impossibles à vérifier, qui a déclenché un vent de panique.
Bientôt de nouveaux modèles
Depuis ce coup d’éclat, les nouveaux modèles de DeepSeek se font attendre. Initialement prévu en mai, leur lancement a été repoussé à plusieurs reprises. Le laboratoire a notamment été ralenti par sa volonté initiale d’utiliser des puces d’IA conçues par Huawei. Si une mise à jour de V3 a été publiée en décembre, son successeur, V4, pourrait être dévoilé dès février, rapporte The Information. Il afficherait de meilleures performances que ses rivaux d’OpenAI et d’Anthropic, en particulier dans la génération de code informatique – un terrain devenu central dans les usages et la communication.
Pour dépasser les modèles américains, DeepSeek se serait procuré, poursuit le média, les derniers GPU Blackwell de Nvidia, dont l’exportation vers la Chine est interdite. Le laboratoire aurait eu recours à des data centers fantômes installés à l’étranger, utilisés comme simples étapes intermédiaires. Une version contestée par le fabricant américain. Parallèlement, l’entreprise a affiné ses techniques d’entraînement. Début janvier, elle a publié un article de recherche présentant une nouvelle méthode pour réduire encore davantage les besoins en puissance de calcul – et donc les coûts.
“La Chine n’est pas en retard”
En attendant, deux grilles de lecture continuent de s’affronter. La première estime que la panique provoquée par DeepSeek – qui avait fait chuter l’action Nvidia de 17% en une seule séance – était largement exagérée. Un an plus tard, les cartes n’ont pas été rebattues comme certains l’anticipaient. Les grands acteurs, majoritairement américains, restent en position de force. Les besoins en calcul, tant pour l’entraînement que pour l’inférence, demeurent immenses. Et les capitaux continuent d’affluer, même si les craintes d’une potentielle bulle ne se sont pas entièrement dissipées.
La seconde grille de lecture voit dans DeepSeek le symbole de la montée en puissance des modèles open source chinois, aussi illustrée par les start-up Minimax, Moonshot AI ou Zhipu. Non seulement ceux-ci ont supplanté leurs équivalents occidentaux, mais ils constituent aussi des alternatives crédibles aux modèles fermés des géants américains. “La Chine n’est pas en retard”, souligne Arthur Mensch, le patron de Mistral AI, interrogé par Bloomberg. Dans ce contexte, le récent assouplissement des restrictions d’exportation représente une “grave erreur”, avertit Dario Amodei, directeur général d’Anthropic.
Pour aller plus loin:
– “L’IA ? La plus grande bulle de tous les temps”
– Dans l’IA, des start-up prometteuses sont devenues des start-up zombies
TikTok cède ses activités américaines pour éviter une interdiction
C’est la fin d’un interminable feuilleton. Six ans après les premières menaces d’interdiction aux États-Unis, les activités américaines de TikTok ont officiellement été cédées par ByteDance, la maison mère chinoise de la populaire application de courtes vidéos. Les repreneurs: un consortium d’investisseurs, essentiellement américains, réunis autour d’Oracle, qui aura la responsabilité de garantir la sécurité des données. Le prix de l’opération n’a pas été précisé. À l’automne, le vice-président américain JD Vance avait évoqué la somme de 14 milliards de dollars.
Concrètement, les nouveaux arrivants ont acquis 50% du capital d’une nouvelle coentreprise, rebaptisée TikTok USDS. Les actionnaires américains déjà présents dans ByteDance contrôlent 30%, tandis que le groupe chinois conserve, lui, 20%, le seuil maximal fixé par une loi votée en 2024 par le Congrès. Il garde également la main sur l’algorithme de recommandations, une condition non négociable imposée par Pékin que Washington a fini par accepter. Selon Bloomberg, ByteDance récupérera aussi un pourcentage du chiffre d’affaires, ainsi que 20% des bénéfices.
Sécurité nationale
Cette opération marque l’aboutissement d’un long processus, entamé sous le premier mandat de Donald Trump, puis poursuivi sous celui de Joe Biden. Après plusieurs tentatives infructueuses, une législation imposait à ByteDance de se séparer de la branche américaine de TikTok. Le texte invoquait deux risques pour la sécurité nationale. D’une part, le réseau social aurait pu permettre à Pékin de collecter massivement des données sur les 200 millions d’utilisateurs américains, malgré la promesse de les héberger exclusivement sur des serveurs situés aux États-Unis.
D’autre part, TikTok aurait pu alimenter de potentielles campagnes d’influence pour manipuler l’opinion publique grâce à l’algorithme de recommandations. En l’absence de vente, la loi ne prévoyait pas une interdiction directe de la plateforme, mais empêchait toute entreprise de lui permettre d’opérer sur le sol américain. Cela aurait notamment concerné les boutiques d’applications d’Apple et de Google, ainsi qu’Oracle, qui héberge les services de TikTok dans le cloud. Après une longue bataille judiciaire, le texte avait finalement été validé par la Cour suprême fin 2024.
Enjeu géopolitique
À la suite de cette décision, TikTok avait été mis hors ligne, faute de cession dans les délais impartis. L’interruption n’avait duré que quelques heures. Dès le lendemain, Donald Trump, revenu au pouvoir, s’était engagé – sans en avoir l’autorité – à ne pas lancer de poursuites contre Apple, Google ou Oracle. Pendant près de douze mois, au gré des reports accordés par Washington, l’application a ainsi continué d’opérer en marge de la législation. Personne ne s’est opposé à ces délais successifs, ne souhaitant pas assumer la responsabilité d’une fermeture de TikTok.
Devenu un véritable enjeu géopolitique, le sort de TikTok est longtemps resté suspendu aux négociations entre Washington et Pékin. Des discussions davantage compliquées par les droits de douane imposés début 2025 par les États-Unis. En avril, la cession des activités américaines aurait ainsi été bloquée à la dernière minute par les autorités chinoises, selon l’administration Trump. L’apaisement relatif des relations entre les deux puissances ces derniers mois a finalement facilité l’opération, même si le doute a persisté jusqu’au bout sur l’obtention du feu vert de Pékin.
Conforme à la loi ?
Peu de détails ont été communiqués, sinon que la coentreprise sera dirigée par l’actuel directeur des opérations de TikTok. Le réseau social promet aussi de maintenir l’interopérabilité: les utilisateurs américains continueront de voir les vidéos publiées à l’étranger, et leurs contenus resteront accessibles hors des États-Unis. Rien ne garantit toutefois que les deux versions de l’application n’évoluent pas différemment, par exemple avec l’ajout de nouveaux formats. En outre, les conditions d’utilisation ont d’ailleurs déjà été modifiées, allégeant notamment les règles de modération.
L’opération ne semble pas répondre aux risques mis en avant par le Congrès. Les garanties concernant le stockage des données aux États-Unis sont similaires à celles proposées dès 2022 par TikTok dans le cadre du “projet Texas”. Or celles-ci avaient été jugées insuffisantes par le département de la Justice et le FBI. De même, les risques liés à d’éventuelles campagnes d’influence demeurent: toujours contrôlé par ByteDance, l’algorithme reste potentiellement exposé aux injonctions de Pékin. Sur ce point, l’accord ne respecte d’ailleurs pas la législation adoptée en 2024.
Pour aller plus loin:
– ByteDance, la maison mère de TikTok, dépasse Meta
– Comment un milliardaire américain a sauvé TikTok
Crédit photos: DeepSeek – Unsplash / Visuals
Référence au lancement du premier satellite par l’URSS en 1957




